19 décembre 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
« Mondes possibles » est un lieu virtuel de réflexion et d’action pour mieux maîtriser les développements culturels d’Internet.
Internet est, comme la langue la pire et la meilleure des choses. Mais à une échelle inconnue jusqu’alors.
Rien ne garantit qu’Internet fasse de la société de l’information une société de savoirs et de développement démocratique.
L’information, plus que jamais, peut être l’instrument d’une société de contrôle, d’autant plus que seront mal connues et mal maîtrisées les dérives actuelles d’Internet (manipulation, rumeurs, menaces sécuritaires, atteintes à la vie privée, hégémonies des trusts, publicité captive, financement occulte, etc.) .
Inversement ces dérives ne justifient en rien les craintes technophobes, dont les conservatismes trouvent leur expression juridique ou politique sur les terrains les plus réactionnaires.
Des acteurs les plus divers des secteurs de l’information et de la documentation, artistes, entrepreneurs, juristes, responsables économiques ou politiques s’interrogent sur les limites de cette révolution.
Pour sa part, « Mondes possibles » postule qu’Internet et la société de l’Information proposent non seulement l’expression du monde tel qu’il est, dans ses contraintes juridiques, économiques et politiques actuelles, mais permettent déjà de jouer sur de nombreux scénarios virtuels ou potentiels.
Le Web sémantique, les moteurs de recherche à venir devront aller dans le sens d’une plus grande créativité cognitive. L’Internet est le creuset de créations spécifiques indispensables à notre avenir, au dépassement des cloisonnements territoriaux, culturels ou linguistiques.
Que le politique (dans ces heures de pensée unique particulièrement grise) doive se ressourcer dans l'utopie est déjà osé, mais que celle-ci puisse se réaliser dans le signifiant du réseau numérique, voilà une gageure d'un autre ordre!
La mondialisation positive sera plurielle, alternative, dans la diversité culturelle, ses représentations et ses réseaux de coopérations internationales, ou ne sera pas. La dimension "altermondialiste" originale de cette réflexion n'aura donc échappé à personne!
La confiance dans Internet a besoin plus que jamais d’être alimentée par de nouvelles études, de nouvelles initiatives, de nouvelles expertises et de nouvelles réalisations.
« Mondes possibles » souhaite contribuer à cette responsabilité nouvelle.
06 février 2006 dans Manifeste | Lien permanent | Commentaires (1)
Publications, ouvrages, articles :
- Maignien Y. La division du travail manuel et intellectuel, Maspero, Paris 1975
Traduction et publication en Espagne, Edition Anagrama, Barcelona, 1977.
- Maignien Y. Et alii. La Planète alimentaire, Flammarion, Paris 1986
- Maignien Y., Beaudiquez M., “La politique de numérisation de la Bibliothèque nationale de France”, Communication présentée au 3e colloque Microlib, 5-6 septembre 1994, Bruxelles
- Maignien Y. “La constitution de la collection numérisée de la Bibliothèque nationale de France : Vers un nouvel encyclopédisme ?” Literary and Linguistic computing Vol 10. N°1. 1995. Oxford University Press.
- YM. “La bibliothèque virtuelle, ou de l’Ars Memoria à Xanadu”. Bulletin des Bibliothèques de France, 40, 2, 1995, 8-17.
- YM. “Lector ex Machina” Le Débat N° 86 Septembre octobre 1995, Gallimard
- YM. “L'oeuvre d'art à l'époque de sa numérisation”, Bull. Bibl. France, N° 46, 1995
- YM. “Digital library : new preservation practice for a larger scale of access”, Library Preservation and Conservation in the 9Os.,IFLA , Budapest 1995, August14th / 18th .
- YM. “La langue, le corpus, l’archive : le rôle du Trésor de la Langue Française dans le programme de collection numérisée de la BnF”; actes du colloque de l’INALF/CNRS sur le TLF informatisé, Nancy, juin 1995 "Lexicographie et informatique", Didier Érudition, Paris 1996..
- YM. Intervention in “Bibliothèques, Université, Internet” Publications de l’Univ. Paris VII, 1995.
- YM., Wagneur J.D. “La lecture assistée par ordinateur” Bulletin de l’Association des bibliothécaires de France, 1995.
- YM., Virbel J.(IRIT. CNRS). “Le livre électronique et le concept de station de lecture assistée par ordinateur”, à paraître. Symposium “Banques de Données et Enseignement Supérieur”, Dijon 18-20 Septembre 1995.
- YM., Virbel J.(IRIT. CNRS) “Encyclopédisme et hypermédia : de la difficulté d’être à la complexité du dire” : catalogue de l’exposition d’ouverture de la BnF. déc. 1996 "Tous les savoirs du monde" , Flammarion.
- YM., E. Dussert “Numérisation et lecture savante. Le projet de collaboration avec le centre international de synthèse autour de la Revue de synthèse”, in Henri Berr et la culture du XXe siècle. Albin Michel 1997
- YM., E. Dussert, J.D. Wagneur “Hypertexte et Revues”, 1996, “Revue des revues”, IMEC, Paris. N°22, 97
- YM Who will really control the virtual library ? Coll. “The workstation “is” the library”, British Library and UKOLN, Londres, mars 1997, à par.
- YM. “ Vers la Bibliothèque numérique”, Coll. Patrimoine écrit, Roanne, Oct. 1996, à par.
- YM. "Patrimoine et numérisation" Coll. de l'École nationale du patrimoine sur le Multimédia. Nov. 1996, à par.
- YM. "Bibliothèques numériques : les aiguilleurs du Web" Bulletin de l’Association des bibliothécaires de France, N° 174, 1997
- YM “La bibliothèque de Michel Foucault”, Bibliothèque Publique d’Information, Beaubourg. Centre Georges Pompidou, 1997-
- YM. “Au-delà du livre, le numérique ?” in Sociétal N°9, juin 1997
- YM. « Internet y transgresion », in Lineas de fugas, Mexico, 1999.
- YM. Bibliothèques numériques. Chronique partielle d'une bibliothèque virtuelle Ed. Hermès
-YM " Le travail intellectuel à l'ère numérique" Esprit, Mars avril 2000
- YM. « Note sur le réseau des revues électroniques en SHS » A M. Jean-Luc Lory, Directeur des activités du Programme de numérisation de l’enseignement supérieur (PNER), à l’occasion du colloque « Open source dans les sciences humaines » Paris 2001
- YM, « Quelques éléments de prospective en matière d’enseignement à distance. »In Les Technologies en éducation, Perspectives et questions vives, sous la dir. De GL Baron et E. Bruillard. INRP Fondation Maison des sciences de l’Homme. Paris 2002.
-YM. « Réflexions sur la distinction « médiations humaines et médiatisations technologiques –Réponses à Claire Belisle ». In Médiation, médiatisation et apprentissages Notions en questions. Rencontres en didactique des langues, PP 35-38. N° 7, mai 2003 Coordonné par Marie-José Barbot et Thierry Lancien, DIR. Daniel Coste . ENS Editions Lyon,
- YM. Article : « Bibliothèques numériques » In Encyclopedia Universalis . V. 8. 2002
- YM. « Vérité et fiction sur Internet » Colloque virtuel Jacques Cartier Novembre 2002, Lyon. « Les défis de l’édition numérique » Publié, 2004. Presses de l’ENSSIB. Lyon.
- YM . art. « Bibliothèque virtuelle », in Dictionnaire encyclopédique du Livre, p. 327. , Dir . Pascal Fouché. Editions du Cercle de la librairie , Paris , 2002.
- YM. « Fiction et Internet : la question du métalangage » Colloque « Logiques de la fiction » Université d’Aix en Provence (à par.) Février 2003
- YM . « Les bibliothèques numériques » p. 502, et « Vérité et fiction sur Internet » p. 212, in Le Monde des littératures Dir . Y-N. Lelouvier, Ed. Universalis , Paris 2003.
YM. « Prospective du stockage du savoir et avenir des bibliothèques » Rapport mondial sur la construction des sociétés du savoir. UNESCO. Déc.2005. Coord. M. Jérôme Bindé.
« Comment comprendre le défi de Google et comment y répondre ? » ArchiveSic mars 05
Plusieurs de ces articles sont en ligne sur
http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/perl/searchfr?LANG=fr&submit=Rechercher&_order=order3&authors=maignien,yannick
06 février 2006 dans Bibliographie | Lien permanent | Commentaires (0)
La venue à Rome et à Bologne en octobre 2003 de Jacques Roubaud fut l’occasion de mieux faire connaître en Italie un des auteurs français les plus importants. Poète, romancier, essayiste, mathématicien, oulipien, spécialiste des troubadours, l’œuvre multiforme de Roubaud, appréciée en France, est mal connue en Italie, essentiellement parce qu’elle est très peu traduite.
Sous ce titre « Les mondes possibles de jacques Roubaud », nous voulions rendre compte de cette diversité.
Mais ce titre est aussi proposé comme une des clés de l’œuvre de Jacques Roubaud.
Celle-ci est en effet travaillée par la question du Projet d’écriture : les différentes formes d’expression pratiquées par l’auteur sont autant de recherches, exposées dans « Le Grand incendie de Londres », puis dans « La Boucle » , - recherches pour accomplir le projet de mémoire, de persistance du rêve dans le réel, en lequel consiste écrire.
L’œuvre de Roubaud est de fait paradoxale : en prose, dans les deux ouvrages cités, elle va à la description la plus détaillée de moments de vie, attachés à sa généalogie familiale, parents, lieux d’habitation, rites précis (par exemple la fabrication de la confiture d’Azeroles). A chaque fois, ces éléments sont érigés en une sort de formalisation, en loi, théorème, etc (La théorie du gnien gnien autre exemple), mais parce que, comme le dit Roubaud, ces éléments sont la bibliographie de personne, parce que la bibliographie de tout le monde.
Mais le Monde disparu, notamment lorsqu’il est celui des êtres aimés, interdit de façon irréversible cette reconstruction, de la même façon que le souvenir du rêve est autre chose que le rêve. Aussi pour recomposer, autrement, ce lien au passé, dont le souvenir n’est qu’un effet dérivé et déformé, le travail de recréation poétique est l’une des issues possibles. La poésie est même , pour Roubaud, entre « deux bords de mort »
« Quelque chose noir » est ainsi la tentative de reprendre pied dans ce monde après des mois de deuil et de silence.
Au sein de cette impossible, mais aussi irrépressible, nécessité de conserver le passé, Roubaud est l’un des rares auteurs à citer, à utiliser la théorie logique des mondes possibles. A la suite de Saul Kripke et de David Lewis, deux philosophes et logiciens américains, et comme eux à la suite de Leibniz, Roubaud évoque, tant dans sa prose que dans sa poésie, la possibilité réaliste de la pluralité des mondes.
(«Des mondes: Projet, récit», in Brouillons d’écrivains, B.N.F., 2001 et Jacques Roubaud " La Pluralité des Mondes de Lewis" : poésie, Gallimard, 1991; )
Nous avions déjeuné à la Villa Deste, et lui parlant longuement, mais prudemment, de la possibilité d'appliquer la logique modale dans les opérateurs logiques qui iraient rechercher l'information en ligne dans différents sites du Net, créant ainsi des mondes possibles, Jacques Roubaud donnait l'impression de trouver cette idée assez cohérente, du moins dans la ligne du réalisme modal de Lewis. J'ai surtout le souvenir qu'invitant le poète, au moment de retirer de l'argent au distributeur de billets voisin, impossible de me remémorer la combinaison des quatre chiffres fatidiques...L'art de la mémoire vous joue parfois de ces tours!
Jacques Roubaud, lors d’un colloque à Rome avec Paolo Fabbri, Michele Emmer, Domenico Doria, a lu un sonnet qu’il venait d’écrire, et qui est paru depuis chez Gallimard "Churchill 40 et autres sonnets de voyage 2000-2003", Gallimard, NRF, 2004.)
In memoriam David Lewis
A Yannick Maignien
En dépit de l’impossibilité logique
Qu’il avait pu souverainement démontrer
Il prenait le train pour des voyages trans-mondes
Comme moi ; comme moi soupçonnant que les chats
Y sont maîtres qui "dans les bras deviennent
De petites locomotives". Il partait souvent
De Grand Central pour Princeton, Boston, Providence,
Mais nul ne l’a jamais rencontré sur l’Amtrak.
Je sens que le train ralentit à la frontière
D’une ville encore invisible, matinale,
Vers la gare gorgée de rails et je ne sais
Si la voix que je vais entendre parlera
En mots de la langue présente ou avec ceux
Du plus convaincant de tous les mondes possibles,
Le passé.
(var.) :
Du plus certain de tous les mondes impossibles
Le passé.
Rome, octobre 2003.
Un spectacle a été donné depuis au Théâtre de la Colline sur la Pluralité des Mondes de Jacques Roubaud.
Voir le dossier préparé par Jean-François Puff:
www.colline.fr/revue/roubaud
http://www.incidentsmemorables.org/roubaud/pluralite_des_mondes.pdf
06 février 2006 dans Esthétique | Lien permanent | Commentaires (0)
Résumé
Internet et le web sont souvent loués pour leur prodigieux pouvoir documentaire, mais critiqués également pour les difficultés à statuer sur la véracité des informations obtenues. Le présent article tente de réfléchir sur la nécessité de dépasser cette contradiction. C’est fondamentalement le rapport linguistique au monde qui serait à nouveau en jeu avec le Web. Aussi les relations de référence, de dénotation, de véridiction, de dénotation symbolique et de fiction, apportées par la logique et la philosophie analytique devraient être plus mobilisées. Par ailleurs les conduites humaines, sous-jacentes au Web, devraient être mieux caractérisées à l’aide des théories pragmatiques, afin d’intégrer des métadonnées procédurales. Enfin la question de l’émergence de mondes fictionnels ou de « mondes possibles » au sein de l’heuristique du Web nous semble indispensable pour dépasser l’opposition erreur/vérité. Encore faudrait-il que les outils linguistiques automatiques (métalangage, syntaxe RDF) prennent en compte des dimensions logiques plus riches que celles actuellement envisagées.
Vérité et fiction sur Internet
Y. Maignien
Web et transgression
Internet et son espace de publication généralisé et hypertextuel, le Web, changent–t-ils fondamentalement le rapport de vérité et/ou de fiction que le langage entretient avec le monde ? C’est cette question, apparemment simple, que je voudrais mettre au débat.
Certes, nombreuses sont les interrogations d’ordre éthique, (ou simplement déontologiques pour certains milieux professionnels), qui sont régulièrement posées à l’égard de dérives, d’excès (ou de faiblesses), de transgressions (ou de contraintes) nouvelles que le Web introduit, relativement à des pratiques de communication antérieures. Actes de piraterie, hacking, Hoax, malversations en tous genres que génère l’accroissement des possibilités du réseau mondial, autant pour le courrier électronique que pour le web. Pour certains, ces possibilités nouvelles de tromperie ou de dissimulations _ ou simplement d’indistinction dans le statut ou l’intérêt éditorial _ , si elle les amplifient, ne changent rien à la nature profonde des tendances malfaisantes déjà exprimées depuis des millénaires dans les rapports humains ! A l’extrême, le développement généralisé, plus ou moins masqué, de sites pédophiles, violents, racistes ou révisionnistes, (ou simplement « sans intérêt »), relèverait d’abord des vices fondamentaux de la nature humaine. Pour d’autres, le degré révélé de production textuelle sans commune mesure avec l’édition imprimée ferait problème, mais au titre de rançon négative des pouvoirs des nouvelles technologies, que de nouvelles régulations devraient juguler à l’avenir (1).
Nous voudrions ici nous interroger sur des raisons spécifiques au medium nouveau qu’est le Net, qui, d’une part sont peut-être moins extrêmes et moins sensibles que ces délits, mais d’autre part, du fait même de leur ambiguïté les rendent à la fois moins lisibles et plus fondamentales.
Autrement dit, la question serait de savoir s’il n’y a pas lieu de reprendre plus fondamentalement le rapport du langage au monde que ce medium fait advenir et entretient.
1.C’est un peu la position de Marc Guillaume, dans l’Empire des réseaux, pour qui le hiatus naît la différence de vitesse, rapide et accélérée pour les technologies, lente et uniforme pour la culture.
La question de la référence
Depuis Frege (2), la philosophie analytique, en complément d’autres conceptions du langage, s’interroge sur le rapport de référence (Bedeutung), et par là de vérité, que le langage entretient avec le monde, à la différence de dimensions de sens (Sinn) , _ la fiction pour Frege _ selon lesquelles le langage peut signifier mais sans qu’une vérification soit possible ou même faisable. De ce fait, l’erreur, la tromperie ou feintise, et même la fiction deviennent clairement des secteurs d’exercice linguistique, sans que les possibilités logiques du langage soient réellement engagées. Cet aspect de la philosophie de la logique et du langage est clairement connu depuis longtemps (3) . Dés lors le débat est philosophiquement ouvert de savoir si la fiction est un genre linguistique non référentiel (ou de dénotation littérale nulle), ce que conteste Nelson Goodmann, qui préfère lui, parler de «référence non dénotationnelle » (4) , ouvrant ainsi la voie, sans contester les acquis de Frege, à une compréhension positive des pouvoirs de la fiction.
En quoi tout ceci intéresse-t-il le Web ? L’idée serait ici que le Web, du fait même de son extension géographique, de sa variété multilingue, et donc transculturelle, mais aussi de sa dynamique intrinsèque (hypertextualisation plus ou moins automatisée, décrochage des fonctions d’auteurs, réappropriation de l’ensemble des mondes sémiotiques, iconiques, sonores, symboliques, etc. ) autoriserait pour le moins des pratiques d’expression et de communication où les conditions de vérification et de référencement deviendraient sinon impossibles, du moins malaisées ou aléatoires. A contrario, et cela semble pour l’instant plaider en défaveur des présentes tentatives, force est de reconnaître que la création de fictions sur Internet (sauf de rares et peut-être trop expérimentales réalisations) se révèle encore « décevante », au sens où elles n’apporteraient rien de plus que ce que la littérature ou le cinéma auraient déjà apporté.
Il nous semble que, notamment à cause du pouvoir illimité d’hypertextualisation, le Web est largement « auto-référentiel » (ou « connotationnel »), et que les limites entre mondes fictionnels, et mondes « vrais » ou vérifiables sont de ce fait beaucoup plus délicates à établir. Une autre façon de le dire serait de postuler que le Web n’offre pas toujours les garanties de vérification, _ étant le lieu possible du mensonge, de l’erreur et de la manipulation _ mais pour autant ne serait pas propice au discours de fiction, justement en ce qu’il est distinct du mensonge.
Rappelons d’abord que c’est bien en terme de vérité qu’il faut caractériser le discours assertif en jeu dans la « référence ». C’est ce que John Searle nomme le « discours sérieux », où justement son modèle est le journalisme, dont il rappelle les quatre règles sémantiques et pragmatiques : l’implication de l’auteur, la fourniture de preuve, l’apport d’une vérité nouvelle, la règle de sincérité (5).
Et c’est d’ailleurs en opposition avec ces « règles verticales » du journalisme (« … qui établissent des connexions entre le langage et la réalité » ), que Searle va distinguer et définir la fiction. « Concevons donc les conventions du discours de fiction comme un ensemble de conventions horizontales qui rompent les conventions établies par les règles verticales »(6) .
Il n’est pas certain que « l’intention de feindre », bien que relevant effectivement de conventions pragmatiques, soit suffisante à faire comprendre en quoi le Web est propice ou non à un discours de fiction. Notre position est plutôt celle-ci. Nous soupçonnons que la question de l’indistinction des pratiques dénotées est plus intrinsèquement liée à la nature du médium lui-même, dans ce qui le différencie qualitativement, et que cette spécificité a largement besoin d’être éclairée au moyen d’hypothèses heuristiques diverses et nouvelles. D’une part de nombreux symptômes appellent à la vigilance. Quand des journalistes (ces gardiens de la référence !) s’inquiètent des pouvoirs (et des détournements ) qu’introduit Google news comme moyen d’éditer des revues de presse automatique (7), la question des techniques profondes de page ranking et d’élaboration logique du procédé ne peuvent être éludées. Quand la diffusion de rumeurs prend de façon privilégiée les voies du Web (voir par exemple les récentes allégations de complot, au sein du Web, à la suite du livre de Meyssan mettant en cause, contre toute évidence, les conditions des attentats du 11 septembre), déclenchant là encore dans le milieu journalistique des mises au point sensibles et radicales (8), il y a lieu de ne pas se mettre la tête dans le sable (9).
2. Gottlob Frege, Ecrits logiques et philosophiques, Paris, Seuil , 1971, p. 102, “Sens et dénotation”.
3. Jean-Marie Schaeffer, dans le Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, présente clairement cette tradition. Voir p. 373 « Fiction ».
4.Nelson Goodmann , Manières de faire des mondes, Ed. Jacqueline Chambon, 1992. Voir notamment p. 135 : “ …les mondes de fiction appelés possibles résident à l’intérieur des mondes réels”.
5.John R. Searle, “Le statut logique du discours de la fiction”, in Sens et expression, Paris, Minuit, 1982.
6.Id. p. 110.
7. http://news.google.com/news/gntechnologyleftnav.html Voir aussi le n° 36 d’ Automates-intelligents « Google nous en donne un exemple immédiat. On demandera: où est la démocratie là-dedans? Les gros éditeurs (notamment américains) ne seront-ils pas favorisés par rapport aux petits? Qui nous prouve par ailleurs que les propositions du logiciel ne seront pas remaniées en douce pour éliminer les articles jugés politiquement incorrects? Que deviennent enfin les journalistes et commentateurs? Toutes les manipulations sont possibles, certes. Cependant, on ne voit pas en quoi le système proposé élimine les libres-opinions et les débats. »
8.Voir le Monde du 26/03/02 « Les journalistes et le livre de Thierry Meyssan » et « Internet, l’agora de la rumeur »., ou l’édito du Monde du 20/03/02 « le Net et la rumeur »
9.Voir également Pascal Froissart, “Rumeurs sur Internet” et François Bernard Huyghe, “Du cyberterrorisme comme objet virtuel”, Les Cahiers de médiologie n° 13 “La scène terroriste” . Gallimard, 2002.
Pragmatique et mémétique
A l’évidence, il y a une « pragmatique » du Web, nouvelle, à prendre en compte, non pas marginale, mais profondément liée à ce qui spécifie le Web dans son développement à venir, non encore totalement dévoilé aujourd’hui. Par pragmatique, il faudrait entendre que des comportements humains inédits sont impliquées dans ces pratiques linguistiques ou sémiotiques en ligne. A cet égard, la pratique réglée d’édition, au sens académique du terme, par exemple, explose de toute part, pour le bien sans doute de l’amplification des circulations savantes certes, mais sans doute aussi par la nature négative des remises en cause des règles du jeu (condition d’auctorialité, légitimité de comité de lecture, fonctionnement de comité scientifique, bouleversement des conditions de réception et de lectorat, etc.). A l’évidence, la nature numérique des supports en ligne implique une autre pragmatique que celle en jeu dans l’édition classique. Se refuser à l’admettre, comme le font beaucoup d’éditeurs, restreint et stérilise d’emblée la réflexion. A ce titre, les travaux de l’Ecole pragmatique (auxquels ces réflexions doivent beaucoup (10)) devraient être mieux utilisés.
Un autre axe heuristique consiste à prendre en compte la fondamentale reproductibilité qui caractérise le document numérique, à partir des théories mémétiques. Dans la mesure où ces théories tentent de caractériser l’évolution technologique de duplication matérielle, au sein de la culture, maintenant numérique, comme processus homothétique à celui en jeu dans la sélection génétique et la sélection naturelle au sens darwinien du terme, il convient de prendre au sérieux l’analyse de la mémosphère pour comprendre et dégager les critères de fidélité, de fécondité et de longévité attachés aux processus communicationnels. De ce point de vue, les voies de la référence dénotationnelle ou fictionnelle dont nous parlions plus haut sont redevables d’une économie où le mème numérique, à l’instar du gène, a sa propre logique de compétition et de réussite « les mèmes peuvent prendre différentes routes pour réussir, de la même façon que les gènes ont des stratégies différentes »(11) . La « performance réplicative » foncièrement liée au numérique fait de la copie une valeur supérieure, stratégiquement parlant, à l’original. Auquel cas les questions d’authenticité, de « contenu » de vérité comme preuve et d’adéquation dans la référence dénotationnelle, sont quelque peu bousculées.
Pour prendre une métaphore facile, avec le Web on est passé du stade de la « manipulation », où la question de la vérité relevait d’un rapport quasi manuel, naturel, au langage, à l’ère de la «machination », au sens où le réseau des machines connectées est ce qui conditionne les jeux contemporains de langage.
10. Qu’Anne Reboul soit ici remerciée pour l’aide apportée. Voir La pragmatique aujourd’hui, Paris, Seuil, Coll. Points, 1998 et Dictionnaire encyclopédique de pragmatique , Paris, Seuil, 1994. A. Reboul et J. Moeschler.
11.Susan Blackmore. The meme machine, Oxford U.P. 1999. Remerciements à A. Reboul là encore d’avoir attiré mon attention sur ces perspectives. Cf. aussi Dennett, D. La conscience expliquée, Odile Jacob 1993, Dawkins, R. Th e selfish gene. La convergence de cette réflexion sur la reproductibilité avec celles de W. Benjamin (cf. un texte antérieur dans le Bulletin des bibliothèques de France , 1997 : « L’oeuvre d’art à l’ère de sa reproduction numérisée » Y. Maignien )
Vers un web sémantique des mondes possibles
De fait, le Web est une première étape pour les automates de communication dans une direction bien connue, notamment des spécialistes du monde documentaire. Son fonctionnement implique de différencier toujours plus langage et métalangage, données et métadonnées, afin que des liens ne se limitent pas à « pointer » sur des informations du réseau, mais puissent « traiter » ces informations. L’enjeu est non seulement qu’au sein du déploiement machinique du langage, soient distingués deux niveaux du modus operandi en termes de recherche et d’identification d’informations, mais aussi qu’à ces métadonnées descriptives soient ajoutées des métadonnées procédurales, filtrant, autorisant, profilant, en fonction de caractérisation préalable des données. On sait qu’elles sont liées aux fonctions de traitement avancé des ressources en ligne, et à la « compréhension » par les machines clientes de requêtes complexes. Nous faisons référence ici aux travaux du Web sémantique et plus précisément à la mise en œuvre de la syntaxe Resource Description Framework (12) .
Si ce ne sont pas les « propriétés textuelles » qui selon Searle permettent de distinguer vérité, erreur mensonge ou fiction, ce sont cependant les descriptions métatextuelles des conventions « horizontales » qui diffèrent et ont besoin d’être spécifiées.
Dores et déjà, des tentatives de métalangages existent pour caractériser et baliser des entités sémantiques, de telle façon qu’elles s’inscrivent dans des rôles fictifs (13). Inversement des romanciers, tel Philippe Vasset (14), ont bien vu que les règles conventionnelles qui président aux univers de fiction pouvaient être maîtrisées, au sens industriel du terme, par des logiciels comme Sriptgenerator, dont son roman donne par ailleurs le descriptif…. « Toute ressemblance avec des personnages ayant existé serait … ».
Depuis Don Quichotte, parlant dans le second volume de ses propres aventures imprimées, jusqu’à Mulholland Drive de David Lynch, la théorie de la fiction a repéré le rôle majeur du métalangage, de la figure de la boucle et de la mise en abîme, permettant ainsi au support d’être inhérent à la problématique de la fiction.
L’hypothèse selon laquelle les métadonnées procédurales pourraient prendre en compte une sémantique d’objets pragmatiquement identifiés est un aspect novateur et central de ces réflexions.
Enfin, ces réflexions pourraient converger de la façon suivante. Pourraient être mis en regard la théorie ou sémantique des mondes possibles comme espace conceptuel adéquat pour représenter ce qui caractériserait Internet, et par ailleurs les outils logiques et syntaxiques dont le Web (sémantique) aura besoin.
Une partie du chemin a déjà été faite par les sémioticiens(15), mais avant que le Web ne se développe. Il est à cet égard étonnant que l’on n’ait pas vu la nécessité de reprendre ces travaux à nouveaux frais, en ce qui concerne l’espace de la communication interactive, et non seulement « le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs » (U. Eco)
L’idée est de penser que le caractère transgressif du Web, loin d’être un défaut serait un système de repères nouveaux relativement auquel il faudrait mesurer, mettre en perspective la publication en ligne. C’est plus du côté du Net Art qu’il faut actuellement se diriger pour trouver de telles expériences transgressives, utilisant des outils interactifs collectifs comme le Weblog ou les Wiki. La question de la véridiction des ressources du Web, ne serait-ce que du fait de leur croissance exponentielle et non maîtrisable en termes déterministes, devient majeure. Une nouvelle pragmatique du Web est nécessaire pour explorer et révéler cette ambiguité cognitive. Comme nous l’avons signalé(16), les fondements contemporains de la logique (sens, dénotation, référence) sont alors explicitement requis. La question cognitive de la fiction, de l’erreur, de la falsification ou de la transgression des données, et donc des modalités sur lesquelles il y a lieu de statuer en diverses instances du réseau, devient centrale. L’extension d’une syntaxe RDF, ou DAML+OIL, à ces opérateurs modaux a-t-elle un sens (17)? Des ontologies d’êtres fictifs peuvent-elles être définies, afin de problématiser le Web sémantique, pour aider à distinguer vérité et erreur, de part et d’autre ? Le recours aux travaux de logique modale, de la sémantique des mondes possibles, notamment ceux fondateurs de S. Kripke (18) et D. Lewis(19) pourraient être mobilisés en ce sens, à condition de postuler que le Web est là aussi pour créer des mondes possibles. Le Web, plus peut-être que tout autre medium, pourra-t-il (ce qui n’est pas du tout le cas actuellement) créer une « profondeur narrative » où le « réel » et les « dénotations symboliques » pourraient se composer à l’envi, moins pour cacher et brouiller les pistes, que pour enrichir, en les complexifiant, les possibilités heuristiques d’une lecture du monde.
Que les machines et automates puissent nous aider à mieux structurer et différencier au sein du Web des espaces « réels » (vérifiables), d’autres erronées, mais aussi d’autres « fictionnels », n’est pas le moindre des paradoxes.
12. Plu s récemment des développements à partir de RDF ont été apportés en ingénierie des programmes de métalangage : DAML +OIL et d’ontologies : OWL du consortium W3C.
13.Voir entre autres Interactive Fiction Markup Language (IFML) http://ifml.sourceforge.net, utilisant XML.
14. Philippe Vasset, L’Exemplaire de démonstration, Ed. Fayard, 2002.
15. Umberto Eco, Lector in Fabula, Grasset & Fasquelle, 1985. Surtout : “8. Structures de mondes” p. 157. Et Thomas Pavel, Univers de la Fiction , Paris, Seuil, 1988. Cet article a aussi une dette envers Alexandre Gefen et son équipe de Fabula (cf. www.fabula.org) cf. Christine Montalbetti, La fiction, et Alexandre Gefen La mimésis, GF Flammarion, Coll. Corpus.
16. Là encore à la suite de J.M. Schaeffer et O. Ducrot, Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, Seuil, Coll. Points, 1995.
17. Nous le pensons évidemment, mais il faudrait que s’ouvre un atelier en liaison avec le W3C pour tester ces hypothèses. Il est par ailleurs assez évident que les cloisonnements disciplinaires dans la recherche française en sciences humaines, dont les sciences de l’information et de la communication, interdisent en l’état une recherche de ce type…ou alors dans un autre monde possible.
18. Saul Kripke, La Logique des noms propres, Paris, Minuit, 1982
19. David Lewis, On the Plurality of Worlds, Blackwell Publishers, 1986
Cet article est le chapitre 14 du livre Les défis de la publication sur le Web : hyperlectures, cybertextes et méta-édition, coordonné par Jean-Michel Salaun et Christian Vandendorpe, Presses de l’ENSSIB, Collection « Référence » , Lyon 2004.
07 février 2006 dans (h)Euristique | Lien permanent | Commentaires (0)
This article was published on http://www.interdisciplines.org/defispublicationweb/papers/13
It was a first version of "Vérité et Fiction sur Internet" (cf. cette note)
Truth and fiction on the Net
by Yannick Maignien
(Translated from French by David Horn)
Does the Internet and its generalized, hypertextual publication space -- the Web -- fundamentally alter the veracious and/or fictional relationship of language with the world? It is this seemingly simple question that I would like to submit for debate.
Undoubtedly, ethical questions -- or simply deontological interrogations, in certain professional contexts -- are regularly posed regarding the abuses, excesses (or weaknesses) and new forms of transgression (or constraint) introduced by the Web. Piracy, hacking, hoaxes and fraud of all kinds are generated by the development of global networks, through the medium of electronic mail as well as via the Web. For some observers, these new possibilities for fraud or dissimulation -- or simply the difficulty of determining editorial status or even interest -- intensify but hardly change in a fundamental way the profoundly destructive tendencies manifested in human relations over the millennia. In an extreme form of such arguments, the widespread development (in more or less disguised form) of paedophilic, violent, racist, revisionist, or simply «uninteresting» sites, is claimed to be primarily a result of the fundamental perversity of human nature. For others, the unprecedented level of textual production is the cause of the problem, but is considered the price we must pay for the power of new technologies, which new regulations must restrain in the future (1). I would like to reflect on various reasons specific to the new medium of the Net, that, though perhaps less extreme and delicate than these other infractions, are by their very ambiguity less visible and more fundamental. In other words, the question is whether it might be necessary to rethink in a more profound way the relationship that this medium introduces and maintains between language and the world.
Since Frege, analytical philosophy has investigated, as a complement to other conceptions of language, the relationship of reference (Bedeutung) and thereby of truth, that language maintains with the world, as distinguished from dimensions of sense (Sinn) -- fiction for Frege -- according to which language can signify even though verification may not be practical or even possible. Errors, fraud, pretence and even fiction therefore clearly become domains of linguistic activity, without a real engagement of the logical possibilities of language. This aspect of the philosophy of logic and of language has long been clearly established (2). Henceforth, the philosophical debate is open as to whether fiction is a non-referential linguistic form (i.e. without literal denotation). Nelson Goodman contests this claim, preferring to speak of «non-denotational reference» -- thereby revealing the possibility of a positive understanding of the power of fiction, without having to contradict Frege.
How does all this relate to the World Wide Web ?
The idea is that the Web, as a result of its geographic reach, its multi-linguistic (and therefore trans-cultural) scope, but also its intrinsic dynamics (a more or less automated hypertextualisation, the interruption of the authorial function, the reappropriation of a whole range of semiotic, iconic, symbolic and auditory worlds), would seem to permit -- at the very least -- expressive and communicational practices in which the conditions of verification and referencing become, if not impossible, at least difficult or random. However -- and this seems, for the moment, to contradict the present argument -- we are forced to recognise that attempts to create fiction on the Internet (except for a few, perhaps excessively experimental efforts) have remained «disappointing» in the sense that they contribute nothing more than that which literature or cinema have already provided.
It seems to me that, particularly as a result of its unlimited power of hypertextualisation, the Web is largely «self-referential» (or «connotational»), and that the borders between fictional and «true» or «verifiable» worlds are thus much more difficult to determine.
This is more or less my position; I suspect that that the lack of distinction among the practices mentioned is more intrinsically linked to the nature of the medium itself, to that which distinguishes it qualitatively, and that it is necessary to broadly clarify this specificity using varied and innovative heuristic hypotheses. Numerous symptoms warn us that vigilance is necessary. When journalists (those guardians of reference!) express worry over the potential power (and possible abuses) of Google News as a means of producing automatic press reviews (3), unavoidable questions are posed regarding the fundamental techniques of «page ranking» and the logical elaboration of the system. When the Web becomes a privileged forum for the dissemination of rumours (for example, the recent allegations of conspiracy in the wake of Meyssan's book on the September 11th terrorist attacks, despite all evidence to the contrary), provoking sensitive and radical responses from the journalistic community (4), the appropriate reaction is not to hide our heads in the sand.
The evidence suggests that a new «pragmatics» of the Web must be taken into account -- not as a marginal phenomenon, but as an element which, though perhaps not yet entirely visible, is fundamentally linked to the future development of the Web. By «pragmatics,» I mean that these on-line linguistic and semiotic practices lead to new human behaviours. For example, in this respect, the regulated practice of publishing (in the academic sense of the term) falls apart -- with undeniable benefits for the increased circulation of scholarly reflection, but also undoubtedly as a result of the negative way in which traditional rules (the condition of authorship, the legitimacy of reading committees, the functioning of scientific committees, the conditions of reception and readership) have been called into question. For this reason, the work of the Pragmatic School (to which my reflections owe a great deal (5)) should be put to more productive use.
Another heuristic trajectory consists in using memetic theories to take into account the fundamental reproducibility that characterises digital documents. To the extent that these theories attempt to characterise the technological evolution of material duplication in a cultural context, now digital, as processes homothetic to those involved in genetic selection and Darwinian natural selection, we must take seriously the analysis of the memosphere in order understand and extract criteria of fidelity, fruitfulness, and longevity attached to communicational processes. From this point of view, the paths of denotational and fictional reference mentioned above owe a great deal to an economy in which the digital meme, like the gene, has its own logic of competition and success: «memes can take different paths in order to succeed, in the same way that genes use different strategies» (6). As a result of the «replicative performance» intrinsic to digital formats, the value of the copy is superior (in strategic terms) to that of the original -- in which case, questions relating to authenticity, to «content,» to truth as proof, and to the adequacy of denotational reference, are somewhat disrupted.
In relation to these hypotheses, according to which digital language is, in its «machination,» beyond that which formerly bore the admirably manual name of «manipulation,» the Web begins to follow a path well known to information specialists. Its mode of operation implies an ever-increasing distinction between language and metalanguage, data and metadata. At issue is not only the distinction, within the machinic deployment of language, between two levels in the modus operandi of the search for and identification of information, but also the claim that procedural metadata (7) should be added to these descriptive metadata, filtering, authorising, profiling, according to prior characterisations of the data. As we know, this is related to future advanced treatment techniques for on-line resources: client machines will «understand» complex requests.
The hypothesis that procedural metadata could take into account a semantics of pragmatically identified objects is an innovative and central aspect of these reflections.
To conclude, these considerations could converge in the following manner: the theory or semantics of possible worlds, as an adequate conceptual space for representing the characteristics of the Internet, could conceivably be juxtaposed with the logical and syntaxic tools that the (semantic) Web will require. The idea is that the transgressive character of the Web, far from being (exclusively) a flaw, could constitute the new system of benchmarks in relation to which web publishing must be put into perspective and evaluated. The veridiction of Web resources becomes a central question, if only because their growth is exponential and uncontrollable in determinist terms. As I have indicated (8), the contemporary foundations of logic (sense, denotation, reference) are quite explicitly necessary. Cognitive questions of error, of fiction, of transgression or falsification of data, and therefore those regarding more generally the ways in which the network's various manifestations might be regulated, become essential.
Does the extension of an RDF syntax to these modal operators make sense ? (9). From this point of view, we may be able to mobilise the field of modal logic and the semantics of possible worlds, particularly the foundational work of S. Kripke and D. Lewis, provided that we posit that the Web also exists to create possible worlds. The Web, perhaps more than any other medium could (though this is not yet the case), create a «narrative depth,» in which the «real» and the various «symbolic denotations» could ceaselessly reconfigure themselves, not so much in order to dissimulate or to confuse, but to complexify, and thereby enrich, the heuristic possibilities of a reading of the world.
That machines and automata might help us to better structure and differentiate, on the Web, «real» (verifiable) spaces and erroneous or «fictional» spaces, is by no means an insignificant paradox.
(1) This is, to a certain extent, the point of view of Marc Guillaume, see l'Empire des réseaux, for whom the discrepancy is a result of unequal development: rapid for new technologies, slow and uniform for culture.
(2) Jean-Marie Schaeffer, in the Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, provides a clear presentation of this tradition. See p. 373, «Fiction»
(3) see http://news.google.com/news/gntechnologyleftnav.htmland Automates-intelligents n° 36: «Google provides a current example. The question will be posed: in what way is it democratic? Won't big (notably American) publishers be privileged, as opposed to small ones? What proof do we have that the results produced by the program won't be quietly altered in order eliminate articles considered politically incorrect? What will happen to journalists and editorialists? Undoubtedly, all kinds of manipulations are possible. However, we don't see how the proposed system eliminates debate and the liberty of opinion.»
(4) See Le Monde, 26/03/02: «Les journalistes et le livre de Thierry Meyssan», and «Internet, l'agora de la rumeur», or the editorial published in Le Monde, 20/03/02: "le Net et la rumeur"
(5) I would like to thank Anne Reboul for her help. See La pragmatique aujourd'hui Points essais Le Seuil, 1998 and Dictionnaire encyclopédique de pragmatique, Seuil, 1994. A. Reboul et J. Moeschler.
(6) Susan Blackmore. The meme machine, Oxford U.P. 1999. Thanks again to A. Reboul for having drawn my attention to these perspectives. See also Denett, d. La conscience expliquée, Odile Jacob 1993, Dawkins, R. The selfish gene. On the convergence between this reflection on reproducibility with those of W. Benjamin in bulletin des bibliothèques de France, 1997: «L'oeuvre d'art à l'ère de sa reproduction numérisée» Y. Maignien)
(7) I am referring here to the semantic Web, and more precisely to the Resource Description Framework syntax.
(8) Again, following J. M. Schaeffer et O. Ducrot Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage Essais Points Seuil, Paris 1995.
(9) I think so, obviously, but a working group should be created in collaboration with the W3C in order to test these hypotheses.
08 février 2006 dans (h)Euristique | Lien permanent | Commentaires (0)
Ethique de l’Internet. EW3
Rencontres franco-italiennes 2005 - Rome / Venise
Juin /octobre 2005
Le service culturel de l’Ambassade de France à Rome a organisé le 17 juin 2005, à Rome, une première journée du colloque franco-italien EW3 sur l’Ethique d’Internet, suivie de deux jours les 28 et 29 octobre à Venise. Ces trois jours de débats pluridisciplinaires ont permis de poser les questions fondamentales d'éthique qui accompagnent l'émergence d'une nouvelle culture d’innovation et de création en réseau, à tous les niveaux de l’architecture physique de l’Internet, des capacités logicielles comme du développement sans précédent des services et des contenus du Web.
Ces journées de rencontres franco-italiennes ont été menées, sans concession, sous le signe d'un avenir numérique complexe à discerner et à construire, tâche combien exaltante. Pour de nombreux orateurs, le débat éthique ressortit à la notion de liberté en jeu à l’ère numérique, avec l’émergence de nouveaux « biens communs ». La référence en fond de débat était le travail de Lawrence Lessig (« L’avenir des idées », publié au PUL), relayé par les ouvrages de Philippe Aigrain (« Cause commune »), de Florent Latrive (« Du bon usage de la piraterie »), de Gérard Wormser (Revue « Sens Public ») ou de Franco Carlini (Totem) et Davide Bennato sur l’éthique des blogs (La Sapienza).
La première journée de juin à Rome, avait donné les fondements euristiques d'une réflexion sur les limites à tout niveau (cognitif, logiciel et sémantique) des logiques de vérité et de falsification ou de manipulation possibles en oeuvre sur ce média (Gemma Marotta, La Sapienza). La notion cognitive interpersonnelle de « confiance » était au cœur des réflexions de Gloria Origgi. Les communications de Jean-Max Noyer (Université Paris VII) et Nicola Guarino (CNR) sur les ontologies et le web sémantique ont permis d’entrevoir les pouvoirs accrus de l’Internet du futur dans la recherche de connaissances complexes.
Des pistes fonctionnelles, sociologiques, juridiques (Gérard Haas), ont été évoquées pour parer ces difficultés croissantes qui grèvent la confiance dans l'Internet, l’intégrité des contenus et la sécurité des services. L’approche de Michel Riguidel (ENST) sur l’informatique quantique et la sécurité était de haut niveau prospectif.
*****
Les deux journées de Venise sur l’esthétique et l’éthique de la gouvernance ont prolongé cette réflexion, faisant apparaître clairement les limites de régulations du marché, sinon de réglementation politique, qui ne prendraient pas en compte la spécificité universelle de ce nouveau média. De fait les enjeux de liberté, d’innovation, de création ouverte par l’Internet se heurtent à des conceptions de contrôle public autant que privé, héritées des médias physiques et des droits afférents. Une conception du bien commun nouveau que représente l’Internet reste donc à fonder et à affirmer, dans les valeurs les plus fondamentales des sociétés modernes.
La création esthétique sur Internet, est le fait de Netartistes (Christophe Bruno, Jean-Pierre Balpe, Grégory Chatonsky, Lorenzo De Tomasi et Giovanni Ansceschi), qui expérimentent de nouveaux territoires (là encore entre fiction et réalité du monde informationnel). Elle bouscule les modèles économiques et juridiques existants dans la diffusion, prépare de nouveaux "biens communs" culturels à partir de ressources libres. En parallèle, l'exigence de standards et de normes plus universels ne doit en aucun cas, bien au contraire, amoindrir les chances de diversité culturelle que doit promouvoir le net, aussi transgressives qu’en soient les formes (Franco Berardi/« Bifo », Tommaso Tozzi). Paradoxalement, le NetArt appelle un nouveau « partage du sensible », par de nouvelles intrications entre réalité sociale et pouvoir de fiction.
La dernière journée a synthétisé de nombreuses approches philosophiques (Paul Mathias, Joëlle Zask, notamment avec la nécessaire référence pragmatique), sociales, organisationnelles de la "gouvernance" d'Internet et par Internet, façon souvent ambivalente de montrer que des formes inédites de responsabilité culturelle, sociale ou politique sont impliquées dans le moindre acte du réseau. Là encore, le lecteur final, actif, numérique, la « communauté des lecteurs », devrait se voir reconnaître de nouveaux droits (Alain Giffard).
Ce colloque a pu approfondir les relations franco-italiennes dans ces secteurs technologiques et culturels, grâce aux partenariats avec les Universités de La Sapienza (Alberto Abbruzzese, Marcello Serra), l’IUAV de Venise (Paolo Fabbri, Carlo Grassi) et celle de Vérone (Davide Rocchesso) mais aussi avec les organismes français et italiens, le CNRS (Jean-Gabriel Ganascia/programme Info-éthique du CNRS, Jean-Michel Salaun/CNRS RTP-doc), du CNR (Stefano Trumpy), de l’INRIA et W3c (Vincent Quint, Oreste Signore), de l’ISOC (Sébastien Bachollet), de l’ICANN (Richard Delmas), du Forum Italien des technologies (Giorgio Pacifici) et de l’ENS-lsh (Françoise Massit Follea).
Il a pu ouvrir largement les collaborations internationales (c'est l'échelle de l'Internet!), dans le cadre européen qui est naturellement le sien, notamment exprimé par la présence de M. Richard Delmas de la Direction de la Société de l'Information à la Commission européenne, de Bernard Benhamou (représentant M. Jean-Michel Hubert du SIMSI), ou le monde de l’entreprise avec Mme Catherine Gabay (MEDEF).
C'était aussi le sens du soutien du Ministère des Affaires étrangères et de son programme "D'Alembert" destiné à promouvoir le débat d'idées dans le monde.
Nul doute que ces travaux et débats auront des suites, y compris au cœur du Sommet mondial de la société de l'Information qui se tient prochainement à Tunis. Le conseiller culturel, Delphine Borione a, à cet égard, rappelé combien il était de la responsabilité de chacun de mesurer tous les effets de la fracture numérique justement dénoncée par ce sommet.
Il ne faut pas se le cacher, les enjeux majeurs à venir de l'Internet se joueront sur les "couches" les plus hautes des régulations et des contenus, celles qui requièrent une confiance maîtrisée dans l'information, la création, les services et la connaissance permis par Internet. Jean-Gabriel Ganascia l’a particulièrement montré dans l’administration et les relations de travail. Gérard Wormser a précisément rappelé comment le droit s’est toujours adapté aux mutations éditoriales et techniques (et non l’inverse), par exemple celles liées à la Révolution française et à la Révolution américaine.
La réaffirmation d’un espace de liberté accru, et moins réglementé, pour favoriser l’innovation et la création, y compris entreprenariale, est une preuve de confiance que doivent affronter les sociétés contemporaines pour tirer le plus grand parti des gains de productivité fabuleux du numérique. Certes des pratiques très diverses sont en jeu, des développements techniques et logiques encore inédits sont requis (le Web sémantique, la traduction, etc). Mais derrière les stratégies industrielles et commerciales des moteurs de recherche par exemple (François Bourdoncle/Exalead), ce sont nos visions du monde et de la connaissance qui se déterminent. C'était aussi le sens du soutien des nombreux organismes de recherche et de formation impliqués, au premier titre duquel le CNRS et ses programmes sur le document numérique et sur l'info-éthique.
Comme l'avait envisagé en juin dernier Jean-Michel Salaun du CNRS et professeur à l’ENSSIB, maintenant en charge de l'Ecole des sciences de l'Information et des bibliothèques de Montréal, ces travaux ont montré qu'ils pouvaient être la matière d'un enseignement de haut niveau, par exemple un Master international. Il reviendra aux différentes instances universitaires, italiennes ou françaises, impliquées dans ce colloque d'en concrétiser les promesses.
Il faut maintenant diffuser le plus largement possible les acquis de ces travaux. Si le public "physique" des étudiants, des chercheurs, des universitaires n'était pas toujours au rendez-vous, à Rome, à Venise, inversement l'audience en ligne de ce colloque n'a cessé de se développer tout au long de ces mois, en plusieurs langues, et dans de nombreux pays. Les textes et contributions seront largement mis en dépôt sur de nombreux sites, et en premier sur celui du réseau culturel français en Italie, www.france-italia.it et sur le serveur CCSD ArchivSic. L'idée d'une publication de synthèse fait elle aussi son chemin, dès lors que des co-éditeurs (La revue « Sens Public », le Forum italien des technologies, etc.) auront défini le bon format.
Qu'il soit permis enfin de remercier les innombrables bonnes volontés (au premier chef celle d’Aurélie Chêne) qui ont permis, avec tant de compétence, de gentillesse et d'efficacité, l'organisation et la réussite logistique de ces journées. De même, tous ont apprécié la qualité de l’accueil et de l’équipement technique de la salle du Future Centre de TelecomItalia de Venise, que nous remercions. Il en est de même pour d’autres sponsors, Altran, Air France, Pierre et Vacances, etc. Sans eux ces journées n’auraient pas été possibles.
Résumé : Une réflexion éthique, liminaire à toute préoccupation normative, juridique ou politique, doit continuer à se développer en Europe, souvent en retard sur l’état des questions posées par de nombreux penseurs américains. Elle doit notamment approfondir la question des libertés liées au développement d’Internet, qu’il s’agisse des ressources physiques du réseau (contrôle industriel et commercial, interopérabilité…), des couches logicielles (éthique du logiciel libre, respect de l’innovation technologique et scientifique, etc…), ou enfin des couches supérieures des contenus sémantiques (liberté des services, des accès, des interactions humaines, etc.) nécessaire à la création culturelle.
Ces réflexions permettront d’éclairer les nombreux débats réglementaires, de régulation, sinon d’ordre juridique, d’un jour nouveau, en phase avec les fantastiques capacités d’évolution et de croissance du réseau.
Le réseau culturel français dans le monde peut être un terrain privilégié de cette réflexion, notamment autour du site www.ideesdefrance.fr. Ici encore, les idées, soutiens et initiatives de tous les intervenants sont les bienvenues.
Cf http://www.france-italia.it
Delphine BORIONE, conseiller culturel
Yannick MAIGNIEN, responsable du Bureau du Livre et des médiathèques
Service culturel de l’ambassade de France en Italie - BCLA
08 février 2006 dans Ethique | Lien permanent | Commentaires (0)
Devant la pléthore d'effets d'annonces médiatiques, de surenchères économiques, d'appels politiques, ou de défenses culturelles ou stratégiques de nature diverse dont la presse se fait l'écho à propos des projets Google et des réactions françaises en la matière, il serait souhaitable d'éviter les conversations "café du commerce", sinon les initiatives dispersées, pour proposer un cadre conceptuel et opérationnel cohérent.
Certes chacun a le droit de s'exprimer, mais de fait beaucoup d'ignorance se révèle au coin des meilleures intentions du monde et de vérités a-historiques assénées avec beaucoup d'aplomb. L'ampleur des réactions représente déjà un corpus significatif digne d'étude !
La principale lacune réflexive semble ressortir d'une forte opacité, sinon incapacité à penser les raisons qui ont fait que la France, étant en pointe en 1990 dans les programmes de numérisation (notamment Gallica) est devenue suiviste sinon en retrait 10 à 15 ans plus tard.
Besoin d’inventaire
Avant donc de lancer des "Faut qu'on Y a qu'à" et des affirmations stratégiques péremptoires (sans doutes à l'aune des grands desseins européens présidentiels et ministériels), il semble qu'on ne pourra pas faire l'économie (en guise d'inventaire, mais pas seulement) des "causes" techniques, scientifiques, juridiques, éditoriales, corporatistes, culturelles économiques, industrielles et politiques (dans l'ordre d'importance) qui expliquent largement le temps et l'initiative perdus en la matière.
A n'en pas douter, l'interrogation pourrait porter (toutes choses égales par ailleurs) sur l'échec relatif qu'il y a eu, depuis les années 90 à mener à bien en France une sorte de groupement d'intérêt économique où les missions utilisatrices de conservation et d'éducation des bibliothèques pouvaient se conjuguer avec les impératifs de recherche d'une part, les indispensables dimensions éditoriales (juridico-économiques) et les intérêts industriels des opérateurs informatiques et telecom d'autre part.
Il ne faut pas se le cacher, le projet de Google est d'abord de cet ordre, avant d'être une prouesse logicielle, une performance technologique ou un montage financier ambitieux.
Faute de s'interroger sur cette carence de synergie et de négociation propres à assurer des consensus productifs là où divergent les intérêts à court terme, il semble que l'appel à la puissance publique nationale, ou même européenne, comme seul appel de fonds, ne sera pas à la hauteur du défi lancé par Google. Les mêmes causes (en 1995/97) donneront les mêmes effets (en 2005/07).
Synergies vertueuses
Certes la France (et l'Europe) n'est pas l'Amérique, mais quand celle-ci, consciente dans les années 94 /98 d'être partiellement distancée, elle a alors, via la NSF et d'autres fonds scientifiques d'Etat, lancé un vaste National Digital Project pour répondre alors au défi ...européen. Ce furent des dizaines de projets spécifiques, dans de très nombreux domaines applicatifs précis, autour des grandes bibliothèques universitaires américaines, coordonnés par celle du Congrès, expérimentant dans tous les domaines cités plus haut, avec à chaque fois des triangles avec la recherche informatique, linguistique, logique etc. du plus haut niveau et des réalisations industrielles financées par les grandes entreprises des secteurs informatiques et de la communication.
C'est dans ce contexte que Larry Page et Sergei Brin ont situé leur "garage".
D'une part prenons la mesure de l'ambition de Google. Ramenées par exemple au montant d'investissement de Gallica en 1992, les sommes annoncées par Google de 150 à 200 millions de dollars représentent en fait un effort similaire, dés qu'on module ces 13 années en fonction de la loi de Moore divisant par deux les coûts tous les 18 mois...
Mais surtout, une grande partie (essentielle) de la capacité de réponse - certes sous l'impulsion des pouvoirs publics- résidera dans la capacité à assurer les synergies "vertueuses" d'acteurs aussi différents impliqués en amont et en aval d'un vaste processus de numérisation.
Moteurs de recherche et moteur de connaissance
Est-on sûr, par exemple en ce qui concerne la recherche, qu'elle ne pêche pas aussi (à côté d'une grande qualité) par un superbe isolement, tant en direction des milieux utilisateurs que de ceux impliqués dans des logiques économiques éditoriales, informatiques ou communicationnelles ?
Le CNRS a-t-il fait les choix stratégiques, certes pour l'instant dans le strict domaine des périodiques scientifiques, à même de fédérer des intérêts à terme antagonistes, et donner la pleine mesure de ce vecteur de travail en réseau qu'est Internet?
Les grandes bibliothèques n'avaient-elles pas abdiqué un peu vite (devant une entreprise de recherche d'information comme Google), en tous cas pendant la période citée, leurs missions régaliennes, depuis Alexandrie qui consistent d'abord à organiser des connaissances, à structurer de l'encyclopédisme, face aux nouveaux besoins d'intelligence du monde, et dont la recherche d'occurrence ou d'information n'est qu'un sous ensemble réducteur ? A cet égard, le Ministre de la Culture a hautement raison de citer l'"Archéologie du savoir" et Foucault comme devant présider à de telles ambitions heuristiques! Comme le disait Bachelard " Quand on ne sait pas ce qu'on cherche, on ne comprend pas ce qu'on trouve" et les objectifs cognitifs de moteurs de recherche tels Google sont limités, comme l'ont déjà souligné plusieurs scientifiques.
En 1995 à la BNF, par exemple, nous avions tenté de comprendre, en partenariat avec l’Ecole des Mines et le moteur de recherche le plus prometteur de l’époque, LiveTopics d’Altavista, développé par le français François Bourdoncle, ce que signifiait « trouver de l’information » dans un fonds structuré de connaissances comme la collection Gallica. Il est dommage qu’il n’ait pas été donné suite à cette initiative. Le moteur Exalead du même F. Bourdoncle est, sans doute, toujours candidat pour des initiatives renouvelées 10 ans plus tard…
Modèle économique
Les éditeurs n'ont-ils pas aussi leur responsabilité quand certains bloquent à court terme toute réflexion sur les montages juridico-économiques possibles pour préparer (comme dans le secteur musical) les répartitions nouvelles des gains de productivité liés au numérique ? Mais en amont d’une telle « négociation », il faudra bien un jour revenir au « contenu » (de Gallica) dont on parle si peu, au sens où cette offre culturelle, en fonction des critères qui ont conduit cette sélection, demande encore à identifier et rencontrer ses publics, ses usages et ses lecteurs ! En tous cas, on ne pourra faire l’économie de la réflexion sur l’extrême diversité des « sources » et des formes éditoriales à partir desquelles numériser (comme pour Gallica, où beaucoup de contenus ne proviennet pas de la BNF et n’ont pas d’équivalent physiques au sein du site de Tolbiac…). Les Archives de la Révolution française ont été numérisées à partir de l’édition microfilm anglo-saxonne Maxwell. Qui s’en plaindrait …. ?
Les opérateurs telecom européens ont-ils réellement pris la mesure des services de valeur ajoutée auxquels ils pourraient être associés, injectant en retour les indispensables investissements informatiques et technologiques ? Les trente millions de pages de Gallica sont « déchargées » gratuitement et quotidiennement dans le monde entier (y compris déjà on l’imagine par Google …). C’est sans doute une grande victoire de la francophonie, mais avec bien peu de retour sur investissement …
Il ne s'agit pas ici de comptabiliser des griefs, il s'agit de réfléchir ensemble, avec les acteurs si différents de cette nouvelle chaîne éditoriale, afin de ne pas réitérer les mêmes erreurs ou lacunes, et construire une vraie réponse au défi lancé par Google.
Il nous semble que c'est autant dans cette capacité organisationnelle originale que dans les montants (importants!) des moyens financiers requis qu'un tel programme se révélera efficace. C'est peut-être aussi le meilleur moyen de conjurer certains fantasmes de risques culturels (par ailleurs bien réels).
Les pouvoirs publics ont pris la mesure, au plus haut niveau de l'Etat de cet enjeu. A tous les acteurs évoqués ici d'avoir l'abnégation et l'imagination suffisante et nécessaire, à l'échelle européenne, pour donner corps à cette volonté.
YM/15.03.2005
Note publièe d'abord dans Archivesic du ccsd
08 février 2006 dans Praxis | Lien permanent | Commentaires (0)
Lu dans le Monde du 8 février 06 article d'Adrien de Tricornot, sur la manipulation d'audience et de référencement à laquelle se livreraient des entreprises comme BMW ou Ricoh. Google en effet les accuse de truffer de mots-clés, invisibles par l'utilisateur, tels que "voiture d'occasion" pour BMW, des pages "satellites", fraudant et gonflant ainsi leur audience...
L'intéressant est que Google n'a d'autre choix que de déréférencer et d'inviter ces sites indélicats "à s'engager moralement -juridiquement, BMW comme les autres ne sont pas répréhensibles - à ne plus utiliser de procédés du type "pages satellites"" .
Voir le site de Matt Cutts, ingénieur de Google :
http://www.mattcutts.com/blog
Vouloir être une voiture de référence conduit à quelques liberté avec l'éthique ...
Cet article fait suite à d'autres des 25 et 27 janvier beaucoup plus préoccupants sur l'autocensure de Google. Celui -ci va lancer, dans le courant de la semaine, une version chinoise de son moteur de recherche (Google.cn) après avoir accepté de censurer des liens avec certains sites dont l'accès est interdit par les autorités de Pékin, affirme le Wall Street Journal dans son édition en ligne.
Le Page Ranking et la censure font apparemment bon ménage....sur le dos de l'éthique !
08 février 2006 dans Ethique | Lien permanent | Commentaires (1)
internet est d'abord une fabuleuse aventure logicielle, marquée
par l'ùniversalité d'un standard « ouvert[1]
» de structuration et de liens de documents (l'hypertexte) à l'échelle
planétaire, grâce aux réseaux de communication, liaisons donc indifférentes
aux distances ainsi qu'au temps.
C'est ensuite une entreprise de « réécriture » de
notre patrimoine documentaire, qui détient un pouvoir tel que les formes
connues de l’organisation et de la production de ce patrimoine sont à repenser
de manière radicale. Au centre de cette remise en cause, d'une ampleur
intellectuelle inédite, se trouve l'auteur, dont le statut paraissait moralement,
intellectuellement, économiquement et juridiquement bien établi, au terme d'une
longue histoire culturelle, notamment de l'imprimé. L'interrogation que nous
formulons est de savoir si cette « refondation » est subie ou si elle peut
aussi, comme nous le croyons, être l'ouverture de nouveaux horizons culturels.
C'est à la mesure de ces bouleversements que les « éditeurs », producteurs et
médiateurs de ces nouvelles formes devront définir leurs missions futures.
Internet, c'est enfin, au moins potentiellement, une reformulation économique de toutes les activités et des relations humaines, dont nous ne commençons qu'à entrevoir le dynamisme. Ce n'est pas seulement en raison de l'importance des capitaux mis en jeu, ou du fait que les secteurs de l'informatique, des télécommunications et des services « en ligne » deviennent la pierre angulaire de la « nouvelle économie ». Plus profondément, la raison de ce dynamisme de long terme -c'est la thèse que nous défendrons - réside en ce que le numérique est une forme plus adéquate au capitalisme contemporain qu'aucun autre continent technique abordé, exploré et absorbé avant lui. Cette adéquation au capital dans ses formes les plus achevées signifie évidemment que la loi de la valeur trouverait sa pleine expression précisément par cette capacité de mondialiser, d'universaliser et de tisser la « toile de fond » d'une nouvelle ère sociale et culturelle. Il n'y a là aucune apologie de l'« idéologie technique », mais au contraire une occasion de penser une configuration des techniques, des formes de division contemporaine du travail, ainsi que des productions intellectuelles que ce « système » nouveau va permettre.
Penser
cela est bien sûr difficile sinon impossible pour l'heure, au risque de
construire une fiction théorique séduisante mais impuissante à
conceptualiser un monde qui se déliterait, tiraillé et écartelé en ces
différentes composantes signifiantes, techniques et économiques. Comment
cependant ne pas voir déjà cette interaction forte du local et du global, qui
ne respecte quasiment plus aucune frontière ? Comment ignorer cette
circulation généralisée de la valeur et des circuits monétaires ? Comment
esquiver cette intertextualité généralisée et désordonnée qui recherche,
peut-être vainement, ses visions encyclopédiques, ses nouvelles figures
d'auteur ?
Pour le dire autrement,
partout où des relations humaines existent, notamment parce que le langage en
permet l'effectuation par la parole et en conserve la structuration par
l'écriture, le Web peut (pourra) en métamorphoser et en réaliser plus largement
et pleinement l'épanouissement. Il n'y a là aucune « illusion du progrès », car
sans doute ne faudrait-il pas perdre de vue qu'au terme de cette métamorphose,
les relations en jeu peuvent venir en « héritage » tout autant avec les
vieilles peurs de destruction et de mort que l'histoire a charriées qu'avec les
promesses d'utopies nouvelles.
Mais
y aurait-il besoin d'écrire, c'est-à-dire de tenter de rassembler les
morceaux épars, apparemment insolubles comme l'eau et l'huile, de ces régions
du monde — technique, signifiant, valeur — si celles-ci étaient transparentes,
traductibles et harmonieusement distribuées ? Y aurait-il de meilleure
justification que de tenter de rejoindre ces cohérences cachées, ces
résurgences possibles, justement en pariant sur l'« hypertexte » parfait,
c'est-à-dire relié à tous les autres textes, celui qui pourrait faire
communiquer ces mondes disjoints ?
Les usages d'une technique
Première
remarque, le développement technique de l’Internet (peut-être de l'ensemble de
l’informatique moderne) se caractérise par son « ouverture ». Par là, il faut
entendre la recherche intransigeante de compatibilité coopérative sur la
base de standards reconnus. Toute initiative qui ne contribuerait pas à
apporter des solutions meilleures dans la gestion des interactions collectives
a très peu de chance d'être acceptée. Bien sûr, cette production de solutions
est pour l’essentiel le fait de sociétés privées, mais l’exercice en est largement
contrôlé par une mise en œuvre sur le réseau qui relève du libre débat.
Autrement dit, le propre de cette technique est sa grande réactivité : ce qui
n'est pas proposé ici et maintenant avec la forte valeur ajoutée que lui vaut
la reconnaissance universelle d'une solution possible apparaît dès le
lendemain comme une banale redite.
Le nouveau doit souvent se
penser au terme d'un effort pour faire converger de nombreux éléments épars,
qui résistent à une volonté de cohérence. L'interrogation devant Internet
n'échappe pas à ce genre. Mais elle est marquée en France par une pauvreté de
la culture technique. Les réalisations les plus audacieuses cohabitent
avec le scepticisme (ou l’angoisse) des intellectuels de la plume, ou au
mieux avec une adhésion mystique au tout numérique[2].
Le numérique, pour ne se
limiter qu'aux secteurs proches du document traditionnel (c'est largement
souligné, notamment dans de nombreux rapports officiels[3])
touche à toutes les étapes de la production, de la création des documents, de
l’écriture sur ordinateur jusqu'à la réception du message et la lecture sur
écran, en passant par la transmission, la mise en réseau, le stockage ou
l’émission différée à la demande dans des banques de données ou des
bibliothèques virtuelles. Mais disons-le nettement : l’État est le moins
bien placé pour donner par le haut des recommandations sur Internet[4],
même s'il trouve quelques raisons à se substituer aux carences et retards de la
société civile en matière de dynamisme technique.
De plus, le numérique subsume les autres types
d'écriture (images, écriture alphabétique, sons, effets spéciaux du cinéma,
images virtuelles, etc.) au point que toutes les activités ou relations
signifiantes en sont touchées. Qu'il se soit d'abord imposé dans les sphères de
rationalité du calcul, des procès industriels, gestionnaires et financiers,
dans les traitements de grandes bases de données, dans la structuration de
documentation et de nomenclature technique avant de pouvoir s'approprier des
formes rhétoriques plus subtiles, des interfaces d'utilisation plus
sophistiquées[5], n'enlève
rien au contraire à la nécessité de maîtriser au préalable et pour le moins la
compréhension des pouvoirs d'efficacité matérielle (le réseau) et
logicielle (l'hypertexte) des outils en cours de développement. Pour ces
raisons de dynamique et de réactivité technique, précisément, il est impératif
de laisser le maximum d'initiatives s'épanouir, comme dans le secteur des jeux
ou de l'édition numérique[6].
Mais on voit combien l'horizon numérique plonge dans la perplexité un certain
nombre d'analystes, sinon dans un pessimisme théorique assez court[7].
Penser le développement d'une technologie, c'est penser ce rapport de la technique à l'ensemble de la culture humaine. Le rapport Cordier a raison : « Le numérique porte en germe une révolution culturelle » ; et d'ajouter : « Ce sont les usages qui conditionnent l'avenir des techniques, et non l'inverse. » Certes, mais à quoi travaillent les techniciens, sinon à des solutions largement dominées par des besoins, des satisfactions potentielles de marché ! Là encore, ce genre de questions revient à se demander qui est premier de l'œuf ou de la poule, difficulté dans lesquelles s'attardent longuement des auteurs comme Dominique Wolton[8].
Un nouveau régime de pensée
Au-delà
des évidences journalistiques, comprendre le régime profond de ce nouveau
système signifiant nécessite de reprendre appui sur les travaux qui
s'interrogent depuis longtemps sur la dispersion des supports de sens et de mémoire.
Foucault, Blanchot, Barthes et tant d'autres se sont interrogés sur le
dérèglement, le désajustement entre texte, discours, auteur, forme éditoriale,
réception à l’époque actuelle.
Comment ne pas reprendre sans
cesse ces pensées, quitte à leur faire dire ce qu'elles n'ont pas dit mais dont
elles commencent, posthumes, à s'approcher ? Celles qui nous annonçaient,
par exemple, « le jeu propre, autonome du langage [venant] se loger là
précisément où l'homme vient de disparaître[9]
» ? C'est mettre en avant nécessairement l'analyse d'une nouvelle économie
généralisée où l'appropriation et les rapports singuliers à celle-ci sont en
train de se rejouer sous nos yeux. « L'auteur est le principe d'économie
dans la prolifération du sens », écrivait Michel Foucault[10]
Ici, nous ne voudrions ni subir les séductions technolâtres, ni succomber à
leur critique humaniste. Internet est bien la manifestation — la seule —
actuelle de notre ambivalence, la forme nouvelle et paradoxale de notre
économie numérique, entre accumulation numérique de la fiction du monde et
singularité jetée dans l'errance de cette parole. Discours à la fois total et «
inexistence manifeste de ce qu'il désigne[11]».
Nous choisissons (en fait de choix, nous n'en avons guère d'autre) de nous
situer dans cette ambivalence que manifeste si bien le numérique comme nouvelle
sociologie du discours.
L'hypothèse que nous faisons ici, radicale, est que le
discours électronique, Internet, est un nouveau signifiant, la nouvelle signifîance ; qu'il est, de plus, un signifiant plus adéquat à son
déploiement universel qu'aucun signifié ne l'a été jusqu'à maintenant.
Ce
que manifeste Internet, c'est la pensée collective, mondialisée en acte[12]
« L'écriture s'identifie à sa propre extériorité déployée[13]
» Le déploiement universel du discours, c'est le Web, l'ensemble des
possibilités et pratiques de communication et de mémorisation que permet
Internet. « Ce qui veut dire qu'elle est un jeu de signes ordonnés moins à
son contenu signifié qu'à la nature même du signifiant. » C'est dans l'extrême
attention à cette écriture (et non en un signifié supposé indifférent) qu'il
faut tenter de lire pour comprendre.
Le texte est beaucoup plus que l'imprimé: tout
document, selon l'approche bibliographique de McKenzie[14],
est signifiant, et le régime de reproduction de masse culmine, après l'imprimé,
la photographie, le cinéma, dans cette nouvelle dynamique de masse qu'est le
numérique[15][16]»
comme « donner statut à de grandes unités discursives » sont bien des exigences
actuelles d'analyse et de compréhension devant le Web. D'un point
de vue archéologique, les « nappes verbales » sont « premières par rapport au
livre, à l'œuvre, à l’auteur » ; « nappes verbales » maintenant universelles qui enrobent la terre, dans toutes
les langues, sur tous les sujets, à toutes les vitesses et tous les débits de
consultation. « Chercher les conditions de fonctionnement de pratiques
discursives spécifiques
La numérisation n'a pas fait
que « libérer » le texte de sa matérialité signifiante. «Dans l'univers de
la communication à distance qu'autorisent la numérisation et la télématique,
les textes ne sont plus prisonniers de leur matérialité originelle[17]
» Encore faut-il comprendre dans quelle matérialité signifiante nouvelle
ils sont en train de s'incorporer ; quelles formes prend cette incarnation d'un
autre ordre, universel, dynamique, hyperdocumentaire, et à quelle économie
généralisée elle ouvre.
La « convergence » des
technologies nouvelles d'information et de communication et de ces théories
critiques du texte et du discours, genre que les Américains ont mis à l'honneur[18],
doit effectivement être reprise et, sans doute, approfondie. C'est à ce prix
que les caractéristiques d'universalité (ou de standardisation), de
dynamique, de structuration logique et rhétorique, de ces nouveaux discours mis
en œuvre sur les réseaux pourront elles mêmes se préciser, s'affirmer plus
clairement pour tout genre d'écriture.
La seule thèse intéressante
est bien de se poser parallèlement la question de l’évolution technique et la question des transformations culturelles,
sociales, économiques, non pas pour imposer des convergences a priori, mais au contraire pour confronter des corrélations
possibles, chercher les interactions profondes ou les régulations complexes
qui gèrent l'ensemble de ces rapports. Le numérique est une « autre »
technique, qui permet et propose une altérité inédite ; mais en retour, la
culture dispose comme elle l'entend» à travers les contraintes sociales,
créatives, économiques que nous évoquons plus loin, et qui, elles, sont de long
terme.
Le sens des technologies
d'information et de communication est donc déjà là, chez les auteurs qui ont
bien voulu s'interroger sur le devenir de la littérature, de Fauteur, de
l'écriture, de la lecture, de la bibliothèque, ou de la rhétorique et des
théories du texte ; sur le rôle et la nature de l'écriture, de l'œuvre d'art
comme matière publiée, comme matière produite, espace de l'œuvre, qui pose la
question de sa publication et de sa distinction au sein de l’univers des
choses publiées.
Si technologies de l'information et théories du texte
convergent à ce point, n'est-ce pas qu'elles seraient peut-être deux
manifestations d'un même monde ? Celui-ci serait alors l'élément commun et profond
d'une globalisation qui suppose, d'une part, une dissémination généralisée que
seule permet leur signifîance électronique ; d'autre part, des formes nouvelles
d'appropriation singulière, que seule peut réaliser l'accumulation numérique.
L'hypertexte, on le sait,
tente d'automatiser les relations, les figures de substitution, jadis mises en
évidence dans la rhétorique de ï'inventio et de la dispositio[19]. V. Bush[20]
puis T. Nelson[21] conçoivent
les « machines » capables de manipuler le langage, postulant que la pensée
fonctionne par analogies, grâce aux liens relevant ces figures de substitution.
L'hypertexte permet une double opération dans la production et la
réception textuelle : l'édition et la qualification de liens inter- et
intra-textuels ; l'utilisation par le lecteur de ces possibilités prééditées de
parcours, en regard de ses liens propres (annotation, marquage, structuration
personnelle).
Le Web intègre de plus cette
structuration hypertexte dans les standards de communication du réseau
planétaire, faisant du monde une toile rhétorique de liaisons potentielles,
généralisant ce pouvoir inédit du signifiant. Les théories du texte, les
nouvelles rhétoriques du discours sont confrontées à l'« immensité
parlante[22]». Celle-ci
est diversité des possibles, des fragments, des langues, des organisations
argumentaires, totalité des images, des documents sonores, ou celle
simulée des mondes virtuels et calculés, enfin des ensembles qu'ap-préhendent
les grammaires logiques. « Les limites de mon monde sont les limites de mon
langage. » « La bibliothèque, c'est-à-dire l’univers », écrit Borges[23]. « II faut tout publier », disait déjà Apollinaire... «Même les notes de
blanchisserie ? », demande en écho Michel Foucault, s'interrogeant sur les
limites de l'opus.
Tout dire, aussi bien les millions de pages déjà
oubliées du rapport sur la vie sexuelle de Clinton que celui sur le génocide du
Rwanda, les sites pornographiques comme l'Encyclopœdia Britannica, les millions de communications scientifiques
comme les services de commerce en ligne ? Difficulté de l'opus envahi par
l'univers des variantes, des esquisses, des brouillons et des redites...
La prolifération documentaire disperse, dissout l'œuvre par la multiplicité
même des intertextualités et contextualités que permettent ces liens. Ceux-ci
ne garantissent plus la cohérence, ils sont au mieux les renvois d'une fuite
sans fin, navigation sans carte.
On le sait, la rhétorique nouvelle qui permettrait de maîtriser (de classifier ?) ces figures de substitution, de restituer l'œuvre, est loin d'être effective. Les tentatives encyclopédiques sont encore loin de dépasser les logiques de d'Alembert ou Diderot[24]. Ce foisonnement du Web est aussi son ouverture, sa disponibilité actuelle aux usages, à la diffusion et à la demande mais pas encore à la structuration d'une offre.
L'espace de la lecture
« La notion d'œuvre est aussi problématique que celle
de l'individualité de l’auteur[25].
» L'auteur, avec l'imprimé, est corollaire d'une collection physique de
documents qui relèvent d'un dispositif précis de publication. Avec le
numérique, l’opus est disséminé, intégré et défini davantage par la valeur des
références mouvantes et des liens que par l'affirmation de l'autorité d'un
auteur. Intertextualités et contextualités ne sont plus maîtrisées par l'œuvre,
centrées sur elle, mais au contraire la produisent. Quelles limites assigner au
texte ? Quel corpus définir au sein de ces totalités potentielles qui relèvent
d'isomorphies d'archives plus que de catégories disciplinaires ou de
collections dûment éditées ?
Il fallait qu'une technique
du texte puisse élaborer cette mobilité, cette mobilisation argumentaire et
associative. Ceci suppose une disjonction et une caractérisation
indépendante du lien argumentaire, et du contenu argumenté. C'est bien ce qui
permet cette mobilisation par la lecture qui est une relecture, une remise en
ordre. Pour citer Blanchot, « la lecture est le mouvement de communication par
lequel le livre se communique à lui-même[26]».
Ce qui serait une assez bonne définition de l'hypertexte : un texte et son
organisation potentielle qui a besoin de l'« opération[27]
» de la lecture pour se structurer (ici et maintenant...). La lecture est
bien l’acte, seul, par lequel l'œuvre s'effectue.
Prenons l’exemple de la politique culturelle française
à l’étranger[28], où l'on
dénonce les nouvelles technologies comme cause de la mort d'une politique du
livre et de diffusion culturelle. C'est tout le contraire : ce qui est de toute
façon en passe de finir, c'est l’espace géographique « euclidien » (celui du
réseau physique des postes à l'étranger, du « béton-fonctionnaire », comme on
pourrait le dire avec les termes désuets de « comptoirs » et de « missions »),
comme espace homogène où l'accès au livre est identique à celui de sa
lecture. L'espace propre au réseau permet au contraire de disjoindre le livre
comme espace d'édition et espace de lecture. Il n'y a nulle opposition du livre
au numérique, il y a transformation de son espace de diffusion, d'appropriation.
Par contre, il s'avère que le « réseau » physique des établissements à
l'étranger, et leurs services, deviennent largement « solubles dans Internet ».
L'hypertexte est pour l'heure
incapable de proposer une technique de filtrage entre les comparaisons motivées
de textes et les mises en perspective intentionnelles, plus ou moins
malveillantes. Mais il n'y a aucune raison de penser que ce programme soit
strictement irréalisable, si le problème en est clairement défini.
Entrecroisement
bio-bibliographique, organisation de pyramides de niveaux d'accès aux œuvres,
comme le propose Darnton[29]...
Les exemples pourraient être multipliés non seulement de documents qui
nécessitent des structures d'hyperliens pour être parcourus, mais aussi
qui présupposent que cette structure en hyperlien est l'image même, fidèle,
d'un monde complexe ; plus encore, qu'elle est un constituant de ce monde comme
compromis entre les figures de Fauteur et du narrateur. Les éditeurs du futur
seront les maîtres des liens ou ne seront pas.
Roger Chartier a raison
d'avancer que « la fonction-auteur est désormais au centre de tous les
questionnements qui lient l'étude de la production des textes, celle de
leurs formes et celles de leurs lectures[30]
». Dans ces « figures de l'auteur[31]
», à la suite de Foucault et d'un travail historique de longue durée, « la
construction d'une fonction-auteur [doit être] entendue comme critère de
l'assignation des textes », non pas seulement comme le pense Chartier « des
ensembles de dispositifs juridiques, répressifs, matériels » qui « inventent »
l'auteur, mais en tant que celui-ci résulterait, actuellement, d'un dispositif
économique de globalisation, de redistribution de rapports du singulier à cette
économie générale nouvelle.
L'un des traits majeurs de
développement d'Internet réside en effet dans la remise en jeu de la «
fonction-auteur », notion reprise de Foucault, autant que de celle de « pensée
du dehors », de Blanchot.
C'est là qu'il fallait lire les définitions de ce «
livre à venir », de cette « parole errante » qui se tissent sous nos yeux ;
auxquelles il ne faut cesser « de faire retour » pour réinterpréter le nouveau,
réensemencer l’ancien.
La « disparition » de
l'auteur dans Internet n'est pas seulement cette incertitude de la signature,
d'intégrité, de validité devant la possibilité infinie de copier, de
déformer, de faire glisser, « pirater », dériver le signifiant,
l'insignifiant, dans une infinité de sites d'un espace inassignable. C'est plus
profondément un lien entre « la prolixité ressassante » dont parle
Blanchot, prémonition qui fait du lien entre l'expansion du discours et le
manque fondamental sur lequel va se cristalliser la disparition de
l'auteur, un trait majeur de notre ère éditoriale. Blanchot nous a appris que
penser, c'est penser le manque qu'est aussi la pensée. Bien sûr, nous
prétendons ici autre chose : cette parole n'est pas errante pour tout le monde.
Comment elle s'approprie, s'accumule, ailleurs, autrement, est le corrélat de
cette dissémination.
Avec le numérique, l'auteur se pose dans la simultanéité d'une génétique du texte, doit faire de cette génétique la texture même de son écriture. À l'évidence aussi, nous sommes dans une nouvelle logique des discours, dans une rhétorique électronique où le rapport de l'auteur ne se définit que par ses nouvelles fonctions d'audience et de réseau par lequel il touche ou est requis par un public, une nouvelle forme de publication.
Quel droit ? Quelle
transgression ?
On
sait que, dans la presse, l'édition, le droit d'auteur est malmené. « La
reproduction non autorisée sous quelque forme que ce soit », privant l'auteur
ou les ayants droit des rémunérations légitimes de cette production, supposait
quand même (il faut le rappeler !) que, d'une part, il y ait création où
l’auteur ait quelque chose d'original à revendiquer (ne serait-ce qu'une
reformulation du patrimoine...), et d'autre part, qu'il en ait coûté
quantitativement quelque chose de produire matériellement ces exemplaires de
l'œuvre, à laquelle la « reproduction » illicite porte doublement atteinte.
Force est
de constater que le droit peine à s'adapter à cette évidence que la reproduction
numérique, si elle risque effectivement de perdre sens dans les contextes
inadaptés, non « autorisés », où elle se reproduit, ne coûte en revanche rien à
se reproduire quantitativement. Certes, on peut alors suggérer que l'économie
serait purement de droit, dans la pure affirmation d'une loi « morale » autant
que juridique.
Nous ne pensons pas
que cela ait suffisamment de consistance. Entre le copyright et (de fait) le
piratage international qui privilégie la diffusion, cette approche est.
radicalement inadaptée : l'auteur n'est-il pas
dès maintenant et d'abord celui qui se situe par rapport aux transgressions
dont Internet est capable et coupable ? Le Web est à la fois espace technique,
signifiant, et économique, comme « horizon indépassable ». Force sera de
définir le droit à partir de ces composantes : produire des solutions en
termes de techniques hypermédias, des organisations sémantiques reconnues
largement dans la toile, ne serait-ce qu'en opposition ou en regard des «
errances » de ce nouveau média, les valoriser en termes de droits collectifs et
de systèmes originaux de rémunération. On peut ainsi imaginer que ce droit soit
corrélé à des formes et mesures d'audiences, celles-ci étant justement le fait
d'éditeurs ou médiateurs dont le travail est de corréler qualité des offres et
largeur de la demande sur le Web.
La transgression dont
l’auteur sera à l’avenir la contrepartie se fera jour d'abord dans cet espace
universel de relations ouvertes par le Web lui-même. C'est le Web en soi, en
tant que danger de globalisa-tion aveugle, bruyante, qui est un espace
transgressif, à transgresser, par la recherche de « silence » des auteurs.
Blanchot, dans une prémonition noire de risque de dictature, voit poindre
« le jour où la parole errante s'imposera... », « la nudité obscure d'une
parole nulle et étrangère, capable de détruire toutes les autres».[32]
« L'autre parole n'a pas de
centre, elle est essentiellement errante et toujours au dehors[33].
» Foucault, suivant Blanchot, confirme que « Fauteur est le principe d'économie
dans la prolifération du sens ». Mais qu'est-ce qui fait autorité « dans »
Internet ? Quel type de fonction-auteur reconnaît-on dans ce nouvel espace d'écriture,
et selon quelle économie nouvelle sera conjurée la prolifération du sens ? Nous
sommes, il faut l’avouer, devant ces questions. Quels sont les modes
d'existence de ce discours ? D'où a-t-il été tenu ? Comment peut-il circuler
et qui peut se l’approprier? Quels sont les emplacements qui y sont ménagés
pour des sujets possibles ? Qui peut remplir ces diverses fonctions de sujet ?
Et derrière toutes ces questions, on n'entendrait guère que le bruit d'une
indifférence : « Qu'importe qui parle[34].
» La prolifération et l’accumulation signifiante ont précédé l'hypertexte et le
Web. Mais en retour, ceux-ci peuvent-ils en conjurer le bruit ?
La
fonction auteur va disparaître d'une façon qui permettra une fois de plus à la
fiction et à ses textes polysémiques de fonctionner à nouveau selon un
autre mode, [...] qui ne sera plus celui de l’auteur, mais qui reste encore à
déterminer ou peut-être à expérimenter[35].
Il n'y a pas là, sous ces « convergences
», qu'un fascinant effet de métaphore. Ce sont bien des traits plus précis
encore qui font problème et, à l'avenir, système. La dispersion du signifiant,
à l'horizon numérique qui se dévoile, est le résultat d'une tendance
lourde des technologies de reproduction, au sens où, après la
photographie, le cinéma, la presse, les médias, la publicité, un certain régime
de création, d'« œuvre », pour parler à la fois comme Mallarmé et W. Benjamin,
est en train de se révéler, de se manifester. Là encore, des raisons de fond
sont à l’ordre du jour, problématiques, fécondes, incertaines : cette nouvelle
esthétique est un aussi un cadre, une exigence heuristiques : comment
s'agencent en réseau les connaissances (ce qui est aussi retrouver la question
des régimes de discursivité différents) entre science, argumentation,
écriture non scientifique, ouverte par cette parole sans auteur, cet «
encyclopédisme » en question ; c'est dans ce ressassement du langage que savoir
et non-savoir se côtoient, se lient, sans qu'une autorialité puisse, en tout
cas pour tous et partout, s'imposer.
On peut bien parler du besoin
nouveau de « filtrage », au sens où les institutions comme l'Église, l'école,
les académies, les éditeurs assuraient ces procédures d'authentification, mais
Internet est justement l'espace où se dissolvent les institutions,
notamment celles du Livre ; espace où les niveaux ou maillages de filtrages
sont relatifs à des points de vue multiples. Comment réinstutionnaliser au sein
du rhizome ? Quelles centralités sont reconnues, et par qui, pour légitimer
ce discours plutôt que tel autre ?
Petit à petit, Internet
apparaît cependant comme un nouveau régime éditorial. Il établit un nouveau
régime de publication car d'abord de « publicité » : c'est un nouveau régime
économique (le numérique réagence le numéraire, la valeur économique de tous
les signifiants à l'aune de cette nouvelle valeur d'échange) ; c'est aussi une
nouvelle expression du droit (souvent posée à courte vue comme prérogative de
la propriété matérielle ou de son opposé vertueux, le droit moral, de la figure
de l'auteur) qui oblige, différemment, à s'interroger sur les nouvelles
transgressions dont sont grosses ces signifiances numériques.
À mon sens, l'informatisation
permet la totale réalisation du procès capitalistique qui est d'incorporer en
un lieu, un outil singulier, une machine particulière, l'universalité (aux
limites) du savoir. L'efficacité et la définition du Net comme texte me semble
résider profondément dans cette adéquation à l'économie généralisée de la
division du travail et de l'accumulation du capital. Celle-ci ne peut être
qu'une virtualisation du réel comme forme aboutie, poussée, de l'accumulation
de valeur.
L'économie généralisée, dans ce que permet et à la
fois interdit l'accumulation numérique, est notre propre « expérience du dehors
». Le parallèle n'est pas de simple métaphore. Le numéraire, comme signifiant
majeur, subit les mêmes transformations numériques que le discours. Ce n'est
pas pour des raisons artificielles que l'homothétie de l'Intemet et du capital
se manifeste (opposition de sa face gratuite, libertaire, et de son versant
marchand[36]). Non,
c'est dans sa nature profonde qu'Intemet « est », comme il s'est affirmé
rapidement, la « nouvelle économie », forme dynamique d'une accumulation du
capital et d'une intégration ultime de toutes les activités humaines dans le
champ de la valeur, dussent-elles passer actuellement par les apparences de la
gratuité coopérative. L'échange numérique est précurseur de tout échange
numéraire à venir.
Qui ne voit par exemple que,
par le biais de la simple indexation des requêtes avec les offres des
librairies électroniques comme Amazon.com, on sait faire l'étude statistique
fine des centres d'intérêts et des demandes des internantes, une cartographie
infiniment précise des consommateurs potentiels ? À partir de là, des
politiques éditoriales peuvent promouvoir, donc produire, des contenus adaptés
à ce cycle marchand, orienter des offres culturelles. Qui ne voit d'emblée les
perversions autant que les promesses de tels « bouclages » interactifs ?
Le Web est aussi bien accessible en Afrique qu'à Washington, en Sibérie qu'en Equateur. Un golden boy le consulte en même temps qu'un écolier de Corrèze ou un paysan sahélien. Nous ne tirons aucune « morale » de pseudo-démocratie, ni de suspicion légitime des répartitions inégales des parcs d'ordinateurs. Nous voulons seulement dire que, potentiellement, Internet est cette connexion généralisée, ce texte déjà tramé d'où l’auteur doit trouver où fonder sa définition, sa possible transgression. D'ores et déjà, des formes discursives apparaissent comme « auteur », rapports officiels internationaux ou d'institutions savantes, sites de création artistique contemporaine, débat ou forum scientifique, sites d'alerte de consommateurs, expériences de constructions encyclopédiques en ligne, mais aussi éditions de jeux à succès, suivi de manifestations ou d'événements internationaux majeurs, etc.
Pour une sociologie du discours
numérique
Depuis une dizaine d'années,
il est évident qu'une recherche plus structurée devrait alimenter les débats,
dégager des expertises, aider et préconiser des stratégies relatives à cette
nouvelle signifiance.
Cette recherche est d'ordre sociologique[37],
au sens où il y a conjointement analyse technique, signifiante et
économique. La discursivité propre à Internet doit en effet être appréhendée
sous des modes différents, économiques autant que stylistiques, techniques
autant qu'esthétiques, éditoriaux autant que mémoriaux — autant de registres
qui font varier, afin de mieux la comprendre, cette « parole errante » qui
émerge, hégémonique, sous nos yeux.
Le numérique n'est pas, n'est
plus une extériorité sur laquelle on pourrait écrire, sur laquelle — en prenant
les distances du sujet distinct de l'objet — on pourrait juger, croyant
pouvoir nous situer « par-delà le bien et le mal » alors qu'on est à l'évidence
dans la généalogie même de cette
nouvelle « morale » numérique, dont nul ne sait où elle nous porte. « Le type
de lecture est révélateur de pratiques sociales et culturelles [...]. Le
numérique, par la fluidité qu'il introduit, rencontre un univers social plus
distant à l’égard de toute forme d'autorité, voire de fidélité[38].
» Pour en comprendre le sens, il faut se glisser dans sa dynamique.
Nous venons de suggérer, à
partir de textes ou d'indices dont la communauté de champs n'est pas
évidente, que la difficulté de l’ère qui s'annonce réside dans la convergence
entre la redéfinition de l'économique, du signifiant et du numérique, dans leur
« traduction simultanée », leur homothétie dynamique. Ce champ nouveau
ouvre et résulte à la fois de nouvelles pratiques. La société, dans ses aspirations
et ses coutumes les plus désintéressées, les plus créatives - l'écriture ou la
lecture -, ne peut plus être indifférente à cette redéfinition. Oui, la
production de la technique (le numérique) sous l'emprise de la loi de la valeur
(« la nouvelle économie ») passe aujourd'hui par la maîtrise hyperdocumentaire
du signifiant. Mais de telles convergences, l'avenir seul pourra confirmer
l’étendue[39].
Yannick Maignien
*
Auteur de la Division du travail manuel
intellectuel (Paris, Maspéro, 1975),
responsable de la politique de numérisation à la Bibliothèque nationale de
France de 1991 à 1997.
[1] Créé par Tim Berners Lee en 1991, actuel président du
consortium W3. Sur la philosophie du Web, voir l'excellent numéro de La
Recherche, n° 328, février 2000
(spécial Internet), où Berners Lee souligne cette « ouverture » : « Le Web
n'admet pas de barrière parce qu'elle n'aurait pas de sens. Si un industriel
voulait fermer son réseau, il s'isolèrait du reste du monde [...]. Le risque
subsiste que le Web se retrouve divisé entre une partie propriétaire et une
partie ouverte : auquel cas ce ne serait plus le Web. »
[2] Dans ce registre, voir les réflexions de Pierre Lévy, par exemple.
[3] Rapport Lorenz sur le commerce électronique ; rapport Bloche sur la francophonie et Internet ; rapport du Conseil d'État sur Internet et les réseaux numériques ; rapport Cordier remis en septembre 1998 (voir l'encadré de R. Robert dans ce même numéro).
[4] Cela n'enlève rien à la qualité des rapports produits, souvent le fait de professionnels, comme ceux mobilisés par Lorenz, Cordier ou Van Dooren.
[5] Par exemple le poste de lecture assistée de la bnf, longtemps prototype depuis 1988, jamais développé comme réalisation définitive, et qui voit dix ans après éclore ses épigones sous forme de livre électronique (voir Le Monde interactif du 12 janvier 2000).
[6] Un exemple de ce retard « français » ou étatique : nous avions proposé il y a trois ans que la politique de numérisation de la bnf soit relayée activement par une politique éditoriale sur le réseau (qui ne serait pas une seule mise à disposition des documents du domaine public), ce qui supposait des accords avec les éditeurs et les fournisseurs d'accès de l'Intemet ou ceux, puissants, de l'édition électronique Minitel. On voit aujourd'hui cette logique se réaliser avec l’achat de grandes sociétés de contenus (Tïme Warner, etc.) par des fournisseurs d'accès (aol, etc.). On retrouve ces logiques de « livres numériques » chez Havas, Bertelsmann, etc.
[7] Quelle différence avec un auteur aussi passionné de technologie des réseaux comme l'était Yves Stourdzé dans les années 1980 !
[8] 8. Dominique Wolton, Internet et après, Paris, Flammarion, 1999, qui présuppose un faux adversaire technolâtre, un « bêtisier » technologique, pendant 250 pages, pour mieux s'opposer (au même niveau...) et conclure que « pour l'essentiel, le Net n'est pas un média » (p. 105). On ne saurait mieux dire, quand on a rien à dire sur le Net. Au fond, il semble que Wolton ne se soit pas aperçu que le Net était une technique de signifiant, c'est-à-dire quelque chose d'inextricablement humain et culturel, non susceptible d'une analyse dichotomique et manichéenne, serait-elle, a fortiori, présentée ainsi par les protagonistes « de surface ».
[9] Michel Foucault, « La pensée du dehors », Dits et écrits, tome 1 (1954-1969), Paris, Gallimard, 1994, p. 544.
[10] Id., « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Dits et écrits, op. cit., p.789.
[11] ibid., p.537.
[12] Ce dont on peut, bien sûr, à bon droit, comme Paul Virilio, avoir une vision des plus pessimiste.
[13] M. Foucault, Dits et écrits, op. cit., p. 793.
[14] D. F. McKenzie, la Bibliographie et la sociologie du texte, préf. de Roger Chartier, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1991.
[15] Sur la théorie de Walter Benjamin, je renvoie à mon article : «L'œuvre d'art à l'ère de la numérisation », Revue des Bibliothèques de France, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1997.
[16] M. Foucault, Dits et écrits, op. cit., p. 791
[17] Roger Chartier, l'Ordre des livres, Paris, Alinéa, 1992.
[18] G. P. Landow, Hypertext 2.0, "Thé Convergence of Contemporary Critical Theory and Technology", J. Hopkins University Press, 1997.
[19] Comme le dit Gérard Genette : « S'il n'y avait pas de figures, y aurait-il seulement un langage ? », Introduction à Figures du discours de Fontanier, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1988.
[20] V. Bush, "As we may think", en 1945, avec son prototype Memex, avant même l’informatisation possible de la langue.
[21] Ted Nelson, Literary Machines, 90.1, Mindfull Press, 1990.
[22] Maurice Blanchot, le livre à venir, Paris, Gallimard, 1971, rééd. 1986, coll. « Folio-Essais », p.323
[23] L'importance de Chomsky, de Searle, de Wittgenstein, de Blanchot comme de Borges (la Bibliothèque de Babel) est décisive dans la rupture de Foucault avec le structuralisme de type saussurien, dans l'émergence d'une culture de l'hypertexte. Les éléments du discours sont susceptibles de logiques de liens autres' que ceux de leur linéarité structurelle. Sur Foucault, voir « La bibliothèque de M. Foucault », Paris, Centre Georges-Pompidou, bpi, 1997.
[24] Voir J. Virbel et Y. Maignien, «Encyclopédisme et hypermédia : de la difficulté d'être à la complexité du dire », Catalogue de l'exposition d'ouverture de la bnf, « Tous les savoirs du monde », décembre 1996.
[25] M. Foucault, Dits et écrits, op. cit., p. 794-795.
[26] M. Blanchot, le Livre à venir, op. cit., p. 356.
[27] Ibid., p. 356.
[28] Jean-Michel Delacomptée, «Coopération culturelle: la mort du livre?». Esprit, juin 1999. Dans ce même numéro, lire aussi l'article de Vincent Simoulin.
[29] L'historien américain Robert Damton a proposé récemment une manière de refonder une politique édiloriale universitaire grâce au numérique. II part des conditions économiques (coûts de revient, budget d'acquisition de bibliothèques), sociales (publications et titularisation des maîtres-assistants, etc.) et techniques de l'édition des revues savantes. Il propose six niveaux d'accès permis par l'hypertexte et le réseau Internet, de l'exposé concis d'une thèse aux archives qui en sont la matière de base. Son optimisme le conduit à penser que pourrait se recomposer un espace édilorial et lectoriel cohérent. Cette intertextualité du discours savant à l'archive était déjà problématisée par Foucault dans l'Archéologie du savoir. Voir Review of Books, trad. fr. « Le nouvel âge du livre », Le Débat, n° 105, Paris, Gallimard, mai-août 1999.
[30] R. Chartier, l'Ordre des livres, op. cit., p. 67.
[31] 31. Ibid.
[32] M. Blanchot, le Livre à venir, op. cit., p. 321.
[33] M. Blanchot fait de la littérature et de l’écrivain celui qui s'approche au plus près du tumulte et paradoxalement en capte le silence, celui qui peut « reconduire la parole vers le silence qui est en elle [...]. Il faut qu'un instant elle s'oublie, afin de pouvoir naître, par une triple métamorphose, à une parole véritable : celle du Livre, dira Mallarmé » (le Livre à venir, op. cit., p. 325).
[34] M. Foucault, Dits et écrits, op. cit., p. 808.
[35] .Ibid.,p.811.
[36] Là encore, on voit combien sont courtes les analyses de Dominique Wolton en guerre contre « l'idéologie technique ». Voir son article « Sortir de la communication médiatisée », Le Monde diplomatique, juin 1999, où il demande de choisir entre Internet comme « immense réseau commercial » et Internet comme « système de communication politique et d'expression individuelle pour la communauté internationale. Les deux perspectives [étant] contradictoires ». Le problème n'est pas dans cette dichotomie, mais bien dans le fait que le Net investit et redéfinit l'ensemble de la valeur. Encore faut-il faire œuvre d'analyse et d'interprétation avant de postuler des jugements fondés sur de telles apparences.
[37] Ce terme est repris de McKenzie pour qualifier une recherche propre à l'ensemble de la production documentaire, dont le numérique.
[38] Rapport Cordier.
[39] Je dédie ce texte à Jacques Virbel, en reconnaissance de dette.
08 février 2006 dans Praxis | Lien permanent | Commentaires (0)
Sur l'invitation de Cécile Mainardi et de Joseph Mouton, j'ai donné une conférence "Les Mondes possibles d'Internet" à l'Ecole d'art de la Villa Arson le 10 février 2005. Joseph Mouton a bien voulu rendre compte de certains aspects de cette conférence dans son texte "Fortune des noms anonymes", paru dans le recueil Fresh théorie , aux éditions Léo Scheer, 2005, sous la direction de Mark Alizart et Christophe Kihm.
Que Joseph Mouton soit remercié de cette référence, certes exigeante, quand il avance : "les "appels à artistes" auxquels il <Y.M.> se livrait n'avaient pas beaucoup de sens venant de la part d'un homme qui ne possédait lui-même aucune autorité artistique"....J'espère que ce Blog permettra à l'avenir d'enrichir ce type de débat, y compris avec l'intervention d'amis Netartistes, comme Jean-Pierre Balpe, Christophe Bruno, Gregory Chatonsky ou Tamara lai....
Mais laissons la parole à Joseph Mouton:
"Les noms anonymes et l'idéologie
Yannick Maignien, qui a été l'instigateur de la numérisation de la Bibliothèque Nationale de France et y a travaillé effectivement, donnait récemment une conférence à la Villa Arson à propos d'Internet. Il insistait beaucoup sur la dimenesion de fiction et d'incertitude liée à cette technologie de la communication. Il s'étonnait que les artistes aient jusqu'ici fait montre de timidité dans ce domaine fondamental : pourquoi si peu ont essayé de fabriquer des mondes fictifs sur la toile ? Pourquoi rencontre-t-on si rarement des formes qui jouent sur le caractère invérifiable des informations, des narrations et des identités fournies par ce canal? Il aurait fallu, en somme, selon lui, se servir de la quasi disparition de la référence (un des traits les plus fascinants du Réseau), comme d'un matériau ou d'une incitation pour une activité cyber-artistique. Or, quoique le conférencier Maignien se soit montré très persuasif au plan de la culture (notamment en plaçant sa réflexion sous le patronage de Leibniz et des Mondes possibles), il ne laissait cependant d'apparaître en porte-à-faux ; car les "appels à artistes" auxquels il se livrait n'avaient pas beaucoup de sens venant de la part d'un homme qui ne possédait lui-même aucune autorité artistique. Sans doute aurait-il été plus réaliste d'un point de vue intellectuel de chercher des raisons au fait que la "vérifiction" que ne cesse de tramer, soi-disant, la Toile dans son sein n'intéresse pas les artistes d'une façon significative. En réalité, il me semble que l'idée d'un univers sans fond, parce que entièrement sui-référentiel (malgré -ou à cause de- sa très grande complexité) se ramène aisément à un motif idéologique : celui de la disparition heureuse de la réalité (avec toutes les contradictions, les impossibilités, les catastrophes, les combats et les espoirs qu'elle charrie dans son cours). A cet égard, on peut interpréter de deux façons la classe des noms anonymes : soit l'on constate, comme je l'ai fait, qu'en un point, la précision numérique qui appartient à l'ordre de la lettre (et par là à l'ordre du symbolique) tend par sa spécialisation même à quitter sa valeur symbolique initiale pour se mettre à flotter (par exemple en d'innombrables menus) ; soit l'on suppose que le quantum symbolique perdu est compensé par l'imaginaire tel que le fournit la Toile dans son ensemble, dont le centre est partout et la circonférence nulle part; auquel cas il ne faut plus parler de noms anonymes, mais plutôt de noms de fiction, ou pour mieux dire de pseudonymes. A l'évidence, cette seconde perspective offre à de nombreuses personnes matière à jubiler.
J'abrège l'argumentation : longtemps le concept de fiction s'est trouvé opposé à celui de réalité. Mais - corollairement, semble-t-il, avec le développeement de théories enthousiastes du Net - est apparu un nouveau concept de fiction, qui signifierait plutôt un régime d'incertitude (voire d'indifférence) quand à savoir le rapport que ses termes entretiennent avec la fiction (au sens classique du terme) aussi bien qu'avec la réalité. Il me suffira ici de noter que la diffèrence idéologique entre la fiction classique et cette méta-fiction réside dans le fait que celle-là permet encore de se référer à la réalité, alors que celle-ci ne peut plus référer qu'à du possible, au sens de n'importe quoi.
Quans à savoir pourquoi les artistes ne se bousculent pas pour organiser des pseudo-vies parmi les blogs, les sites, les chats, et les cookies, je hasarderais que c'est à cause du principe de réalité (dont Freud a finement suggéré qu'il était le principe de plaisir, juste transformé par la prise en compte de la suite du temps). Et il est vrai que ces sortes d'entreprises exigent une grande ténacité et beaucoup de technique pour un résultat qui n'a rien d'évident : cela fait réfléchir. "
Publié avec l'aimable autorisation des Editions Léo Scheer et de Joseph Mouton. Droits réservés .
Comme je l'indiquais dans cette conférence, citant N. Goodman :
“Ce que nous confondons avec le monde réel n’est qu’une description particulière de celui-ci. Et ce que nous prenons pour des mondes possibles ne sont que des descriptions également vraies, énoncées en d’autre termes. Nous en venons à penser le monde réel comme l’un des mondes possibles. Nous devons renverser notre vision du monde, car tous les mondes possibles font partie du monde réel”. Nelson Goodman Fact, Fiction and Forecast p. 74
28 février 2006 dans Esthétique | Lien permanent | Commentaires (2)