Yannick Maignien
In Esprit, Mars-avril
2000 . « Splendeurs et misères de la vie intellectuelle(1). L’écrit à
l’âge du numérique ».
internet est d'abord une fabuleuse aventure logicielle, marquée
par l'ùniversalité d'un standard « ouvert
» de structuration et de liens de documents (l'hypertexte) à l'échelle
planétaire, grâce aux réseaux de communication, liaisons donc indifférentes
aux distances ainsi qu'au temps.
C'est ensuite une entreprise de « réécriture » de
notre patrimoine documentaire, qui détient un pouvoir tel que les formes
connues de l’organisation et de la production de ce patrimoine sont à repenser
de manière radicale. Au centre de cette remise en cause, d'une ampleur
intellectuelle inédite, se trouve l'auteur, dont le statut paraissait moralement,
intellectuellement, économiquement et juridiquement bien établi, au terme d'une
longue histoire culturelle, notamment de l'imprimé. L'interrogation que nous
formulons est de savoir si cette « refondation » est subie ou si elle peut
aussi, comme nous le croyons, être l'ouverture de nouveaux horizons culturels.
C'est à la mesure de ces bouleversements que les « éditeurs », producteurs et
médiateurs de ces nouvelles formes devront définir leurs missions futures.
Internet, c'est enfin, au moins potentiellement, une
reformulation économique de toutes les activités et des relations humaines,
dont nous ne commençons qu'à entrevoir le dynamisme. Ce n'est pas seulement
en raison de l'importance des capitaux mis en jeu, ou du fait que les secteurs
de l'informatique, des télécommunications et des services « en ligne »
deviennent la pierre angulaire de la « nouvelle économie ». Plus
profondément, la raison de ce dynamisme de long terme -c'est la thèse que nous
défendrons - réside en ce que le numérique est une forme plus adéquate au
capitalisme contemporain qu'aucun autre continent technique abordé, exploré et
absorbé avant lui. Cette adéquation au capital dans ses formes les plus
achevées signifie évidemment que la loi de la valeur trouverait sa pleine
expression précisément par cette capacité de mondialiser, d'universaliser
et de tisser la « toile de fond » d'une nouvelle ère sociale et culturelle. Il
n'y a là aucune apologie de l'« idéologie technique », mais au contraire une
occasion de penser une configuration des techniques, des formes de division
contemporaine du travail, ainsi que des productions intellectuelles que ce
« système » nouveau va permettre.
Penser
cela est bien sûr difficile sinon impossible pour l'heure, au risque de
construire une fiction théorique séduisante mais impuissante à
conceptualiser un monde qui se déliterait, tiraillé et écartelé en ces
différentes composantes signifiantes, techniques et économiques. Comment
cependant ne pas voir déjà cette interaction forte du local et du global, qui
ne respecte quasiment plus aucune frontière ? Comment ignorer cette
circulation généralisée de la valeur et des circuits monétaires ? Comment
esquiver cette intertextualité généralisée et désordonnée qui recherche,
peut-être vainement, ses visions encyclopédiques, ses nouvelles figures
d'auteur ?
Pour le dire autrement,
partout où des relations humaines existent, notamment parce que le langage en
permet l'effectuation par la parole et en conserve la structuration par
l'écriture, le Web peut (pourra) en métamorphoser et en réaliser plus largement
et pleinement l'épanouissement. Il n'y a là aucune « illusion du progrès », car
sans doute ne faudrait-il pas perdre de vue qu'au terme de cette métamorphose,
les relations en jeu peuvent venir en « héritage » tout autant avec les
vieilles peurs de destruction et de mort que l'histoire a charriées qu'avec les
promesses d'utopies nouvelles.
Mais
y aurait-il besoin d'écrire, c'est-à-dire de tenter de rassembler les
morceaux épars, apparemment insolubles comme l'eau et l'huile, de ces régions
du monde — technique, signifiant, valeur — si celles-ci étaient transparentes,
traductibles et harmonieusement distribuées ? Y aurait-il de meilleure
justification que de tenter de rejoindre ces cohérences cachées, ces
résurgences possibles, justement en pariant sur l'« hypertexte » parfait,
c'est-à-dire relié à tous les autres textes, celui qui pourrait faire
communiquer ces mondes disjoints ?
Les usages d'une technique
Première
remarque, le développement technique de l’Internet (peut-être de l'ensemble de
l’informatique moderne) se caractérise par son « ouverture ». Par là, il faut
entendre la recherche intransigeante de compatibilité coopérative sur la
base de standards reconnus. Toute initiative qui ne contribuerait pas à
apporter des solutions meilleures dans la gestion des interactions collectives
a très peu de chance d'être acceptée. Bien sûr, cette production de solutions
est pour l’essentiel le fait de sociétés privées, mais l’exercice en est largement
contrôlé par une mise en œuvre sur le réseau qui relève du libre débat.
Autrement dit, le propre de cette technique est sa grande réactivité : ce qui
n'est pas proposé ici et maintenant avec la forte valeur ajoutée que lui vaut
la reconnaissance universelle d'une solution possible apparaît dès le
lendemain comme une banale redite.
Le nouveau doit souvent se
penser au terme d'un effort pour faire converger de nombreux éléments épars,
qui résistent à une volonté de cohérence. L'interrogation devant Internet
n'échappe pas à ce genre. Mais elle est marquée en France par une pauvreté de
la culture technique. Les réalisations les plus audacieuses cohabitent
avec le scepticisme (ou l’angoisse) des intellectuels de la plume, ou au
mieux avec une adhésion mystique au tout numérique.
Le numérique, pour ne se
limiter qu'aux secteurs proches du document traditionnel (c'est largement
souligné, notamment dans de nombreux rapports officiels)
touche à toutes les étapes de la production, de la création des documents, de
l’écriture sur ordinateur jusqu'à la réception du message et la lecture sur
écran, en passant par la transmission, la mise en réseau, le stockage ou
l’émission différée à la demande dans des banques de données ou des
bibliothèques virtuelles. Mais disons-le nettement : l’État est le moins
bien placé pour donner par le haut des recommandations sur Internet,
même s'il trouve quelques raisons à se substituer aux carences et retards de la
société civile en matière de dynamisme technique.
De plus, le numérique subsume les autres types
d'écriture (images, écriture alphabétique, sons, effets spéciaux du cinéma,
images virtuelles, etc.) au point que toutes les activités ou relations
signifiantes en sont touchées. Qu'il se soit d'abord imposé dans les sphères de
rationalité du calcul, des procès industriels, gestionnaires et financiers,
dans les traitements de grandes bases de données, dans la structuration de
documentation et de nomenclature technique avant de pouvoir s'approprier des
formes rhétoriques plus subtiles, des interfaces d'utilisation plus
sophistiquées, n'enlève
rien au contraire à la nécessité de maîtriser au préalable et pour le moins la
compréhension des pouvoirs d'efficacité matérielle (le réseau) et
logicielle (l'hypertexte) des outils en cours de développement. Pour ces
raisons de dynamique et de réactivité technique, précisément, il est impératif
de laisser le maximum d'initiatives s'épanouir, comme dans le secteur des jeux
ou de l'édition numérique.
Mais on voit combien l'horizon numérique plonge dans la perplexité un certain
nombre d'analystes, sinon dans un pessimisme théorique assez court.
Penser le développement d'une technologie, c'est
penser ce rapport de la technique à l'ensemble de la culture humaine. Le
rapport Cordier a raison : « Le numérique porte en germe une révolution culturelle
» ; et d'ajouter : « Ce sont les usages qui conditionnent l'avenir des
techniques, et non l'inverse. » Certes, mais à quoi travaillent les
techniciens, sinon à des solutions largement dominées par des besoins, des
satisfactions potentielles de marché ! Là encore, ce genre de questions revient
à se demander qui est premier de l'œuf ou de la poule, difficulté dans
lesquelles s'attardent longuement des auteurs comme Dominique Wolton.
Un nouveau régime de pensée
Au-delà
des évidences journalistiques, comprendre le régime profond de ce nouveau
système signifiant nécessite de reprendre appui sur les travaux qui
s'interrogent depuis longtemps sur la dispersion des supports de sens et de mémoire.
Foucault, Blanchot, Barthes et tant d'autres se sont interrogés sur le
dérèglement, le désajustement entre texte, discours, auteur, forme éditoriale,
réception à l’époque actuelle.
Comment ne pas reprendre sans
cesse ces pensées, quitte à leur faire dire ce qu'elles n'ont pas dit mais dont
elles commencent, posthumes, à s'approcher ? Celles qui nous annonçaient,
par exemple, « le jeu propre, autonome du langage [venant] se loger là
précisément où l'homme vient de disparaître
» ? C'est mettre en avant nécessairement l'analyse d'une nouvelle économie
généralisée où l'appropriation et les rapports singuliers à celle-ci sont en
train de se rejouer sous nos yeux. « L'auteur est le principe d'économie
dans la prolifération du sens », écrivait Michel Foucault
Ici, nous ne voudrions ni subir les séductions technolâtres, ni succomber à
leur critique humaniste. Internet est bien la manifestation — la seule —
actuelle de notre ambivalence, la forme nouvelle et paradoxale de notre
économie numérique, entre accumulation numérique de la fiction du monde et
singularité jetée dans l'errance de cette parole. Discours à la fois total et «
inexistence manifeste de ce qu'il désigne».
Nous choisissons (en fait de choix, nous n'en avons guère d'autre) de nous
situer dans cette ambivalence que manifeste si bien le numérique comme nouvelle
sociologie du discours.
L'hypothèse que nous faisons ici, radicale, est que le
discours électronique, Internet, est un nouveau signifiant, la nouvelle signifîance ; qu'il est, de plus, un signifiant plus adéquat à son
déploiement universel qu'aucun signifié ne l'a été jusqu'à maintenant.
Ce
que manifeste Internet, c'est la pensée collective, mondialisée en acte
« L'écriture s'identifie à sa propre extériorité déployée
» Le déploiement universel du discours, c'est le Web, l'ensemble des
possibilités et pratiques de communication et de mémorisation que permet
Internet. « Ce qui veut dire qu'elle est un jeu de signes ordonnés moins à
son contenu signifié qu'à la nature même du signifiant. » C'est dans l'extrême
attention à cette écriture (et non en un signifié supposé indifférent) qu'il
faut tenter de lire pour comprendre.
Le texte est beaucoup plus que l'imprimé: tout
document, selon l'approche bibliographique de McKenzie,
est signifiant, et le régime de reproduction de masse culmine, après l'imprimé,
la photographie, le cinéma, dans cette nouvelle dynamique de masse qu'est le
numérique»
comme « donner statut à de grandes unités discursives » sont bien des exigences
actuelles d'analyse et de compréhension devant le Web. D'un point
de vue archéologique, les « nappes verbales » sont « premières par rapport au
livre, à l'œuvre, à l’auteur » ; « nappes verbales » maintenant universelles qui enrobent la terre, dans toutes
les langues, sur tous les sujets, à toutes les vitesses et tous les débits de
consultation. « Chercher les conditions de fonctionnement de pratiques
discursives spécifiques
La numérisation n'a pas fait
que « libérer » le texte de sa matérialité signifiante. «Dans l'univers de
la communication à distance qu'autorisent la numérisation et la télématique,
les textes ne sont plus prisonniers de leur matérialité originelle
» Encore faut-il comprendre dans quelle matérialité signifiante nouvelle
ils sont en train de s'incorporer ; quelles formes prend cette incarnation d'un
autre ordre, universel, dynamique, hyperdocumentaire, et à quelle économie
généralisée elle ouvre.
La « convergence » des
technologies nouvelles d'information et de communication et de ces théories
critiques du texte et du discours, genre que les Américains ont mis à l'honneur,
doit effectivement être reprise et, sans doute, approfondie. C'est à ce prix
que les caractéristiques d'universalité (ou de standardisation), de
dynamique, de structuration logique et rhétorique, de ces nouveaux discours mis
en œuvre sur les réseaux pourront elles mêmes se préciser, s'affirmer plus
clairement pour tout genre d'écriture.
La seule thèse intéressante
est bien de se poser parallèlement la question de l’évolution technique et la question des transformations culturelles,
sociales, économiques, non pas pour imposer des convergences a priori, mais au contraire pour confronter des corrélations
possibles, chercher les interactions profondes ou les régulations complexes
qui gèrent l'ensemble de ces rapports. Le numérique est une « autre »
technique, qui permet et propose une altérité inédite ; mais en retour, la
culture dispose comme elle l'entend» à travers les contraintes sociales,
créatives, économiques que nous évoquons plus loin, et qui, elles, sont de long
terme.
Le sens des technologies
d'information et de communication est donc déjà là, chez les auteurs qui ont
bien voulu s'interroger sur le devenir de la littérature, de Fauteur, de
l'écriture, de la lecture, de la bibliothèque, ou de la rhétorique et des
théories du texte ; sur le rôle et la nature de l'écriture, de l'œuvre d'art
comme matière publiée, comme matière produite, espace de l'œuvre, qui pose la
question de sa publication et de sa distinction au sein de l’univers des
choses publiées.
Si technologies de l'information et théories du texte
convergent à ce point, n'est-ce pas qu'elles seraient peut-être deux
manifestations d'un même monde ? Celui-ci serait alors l'élément commun et profond
d'une globalisation qui suppose, d'une part, une dissémination généralisée que
seule permet leur signifîance électronique ; d'autre part, des formes nouvelles
d'appropriation singulière, que seule peut réaliser l'accumulation numérique.
L'hypertexte, on le sait,
tente d'automatiser les relations, les figures de substitution, jadis mises en
évidence dans la rhétorique de ï'inventio et de la dispositio. V. Bush
puis T. Nelson conçoivent
les « machines » capables de manipuler le langage, postulant que la pensée
fonctionne par analogies, grâce aux liens relevant ces figures de substitution.
L'hypertexte permet une double opération dans la production et la
réception textuelle : l'édition et la qualification de liens inter- et
intra-textuels ; l'utilisation par le lecteur de ces possibilités prééditées de
parcours, en regard de ses liens propres (annotation, marquage, structuration
personnelle).
Le Web intègre de plus cette
structuration hypertexte dans les standards de communication du réseau
planétaire, faisant du monde une toile rhétorique de liaisons potentielles,
généralisant ce pouvoir inédit du signifiant. Les théories du texte, les
nouvelles rhétoriques du discours sont confrontées à l'« immensité
parlante». Celle-ci
est diversité des possibles, des fragments, des langues, des organisations
argumentaires, totalité des images, des documents sonores, ou celle
simulée des mondes virtuels et calculés, enfin des ensembles qu'ap-préhendent
les grammaires logiques. « Les limites de mon monde sont les limites de mon
langage. » « La bibliothèque, c'est-à-dire l’univers », écrit Borges. « II faut tout publier », disait déjà Apollinaire... «Même les notes de
blanchisserie ? », demande en écho Michel Foucault, s'interrogeant sur les
limites de l'opus.
Tout dire, aussi bien les millions de pages déjà
oubliées du rapport sur la vie sexuelle de Clinton que celui sur le génocide du
Rwanda, les sites pornographiques comme l'Encyclopœdia Britannica, les millions de communications scientifiques
comme les services de commerce en ligne ? Difficulté de l'opus envahi par
l'univers des variantes, des esquisses, des brouillons et des redites...
La prolifération documentaire disperse, dissout l'œuvre par la multiplicité
même des intertextualités et contextualités que permettent ces liens. Ceux-ci
ne garantissent plus la cohérence, ils sont au mieux les renvois d'une fuite
sans fin, navigation sans carte.
On le
sait, la rhétorique nouvelle qui permettrait de maîtriser (de classifier ?) ces
figures de substitution, de restituer l'œuvre, est loin d'être effective. Les
tentatives encyclopédiques sont encore loin de dépasser les logiques de
d'Alembert ou Diderot.
Ce foisonnement du Web est aussi son ouverture, sa disponibilité actuelle aux
usages, à la diffusion et à la demande mais pas encore à la structuration d'une
offre.
L'espace de la lecture
« La notion d'œuvre est aussi problématique que celle
de l'individualité de l’auteur.
» L'auteur, avec l'imprimé, est corollaire d'une collection physique de
documents qui relèvent d'un dispositif précis de publication. Avec le
numérique, l’opus est disséminé, intégré et défini davantage par la valeur des
références mouvantes et des liens que par l'affirmation de l'autorité d'un
auteur. Intertextualités et contextualités ne sont plus maîtrisées par l'œuvre,
centrées sur elle, mais au contraire la produisent. Quelles limites assigner au
texte ? Quel corpus définir au sein de ces totalités potentielles qui relèvent
d'isomorphies d'archives plus que de catégories disciplinaires ou de
collections dûment éditées ?
Il fallait qu'une technique
du texte puisse élaborer cette mobilité, cette mobilisation argumentaire et
associative. Ceci suppose une disjonction et une caractérisation
indépendante du lien argumentaire, et du contenu argumenté. C'est bien ce qui
permet cette mobilisation par la lecture qui est une relecture, une remise en
ordre. Pour citer Blanchot, « la lecture est le mouvement de communication par
lequel le livre se communique à lui-même».
Ce qui serait une assez bonne définition de l'hypertexte : un texte et son
organisation potentielle qui a besoin de l'« opération
» de la lecture pour se structurer (ici et maintenant...). La lecture est
bien l’acte, seul, par lequel l'œuvre s'effectue.
Prenons l’exemple de la politique culturelle française
à l’étranger, où l'on
dénonce les nouvelles technologies comme cause de la mort d'une politique du
livre et de diffusion culturelle. C'est tout le contraire : ce qui est de toute
façon en passe de finir, c'est l’espace géographique « euclidien » (celui du
réseau physique des postes à l'étranger, du « béton-fonctionnaire », comme on
pourrait le dire avec les termes désuets de « comptoirs » et de « missions »),
comme espace homogène où l'accès au livre est identique à celui de sa
lecture. L'espace propre au réseau permet au contraire de disjoindre le livre
comme espace d'édition et espace de lecture. Il n'y a nulle opposition du livre
au numérique, il y a transformation de son espace de diffusion, d'appropriation.
Par contre, il s'avère que le « réseau » physique des établissements à
l'étranger, et leurs services, deviennent largement « solubles dans Internet ».
L'hypertexte est pour l'heure
incapable de proposer une technique de filtrage entre les comparaisons motivées
de textes et les mises en perspective intentionnelles, plus ou moins
malveillantes. Mais il n'y a aucune raison de penser que ce programme soit
strictement irréalisable, si le problème en est clairement défini.
Entrecroisement
bio-bibliographique, organisation de pyramides de niveaux d'accès aux œuvres,
comme le propose Darnton...
Les exemples pourraient être multipliés non seulement de documents qui
nécessitent des structures d'hyperliens pour être parcourus, mais aussi
qui présupposent que cette structure en hyperlien est l'image même, fidèle,
d'un monde complexe ; plus encore, qu'elle est un constituant de ce monde comme
compromis entre les figures de Fauteur et du narrateur. Les éditeurs du futur
seront les maîtres des liens ou ne seront pas.
Roger Chartier a raison
d'avancer que « la fonction-auteur est désormais au centre de tous les
questionnements qui lient l'étude de la production des textes, celle de
leurs formes et celles de leurs lectures
». Dans ces « figures de l'auteur
», à la suite de Foucault et d'un travail historique de longue durée, « la
construction d'une fonction-auteur [doit être] entendue comme critère de
l'assignation des textes », non pas seulement comme le pense Chartier « des
ensembles de dispositifs juridiques, répressifs, matériels » qui « inventent »
l'auteur, mais en tant que celui-ci résulterait, actuellement, d'un dispositif
économique de globalisation, de redistribution de rapports du singulier à cette
économie générale nouvelle.
L'un des traits majeurs de
développement d'Internet réside en effet dans la remise en jeu de la «
fonction-auteur », notion reprise de Foucault, autant que de celle de « pensée
du dehors », de Blanchot.
C'est là qu'il fallait lire les définitions de ce «
livre à venir », de cette « parole errante » qui se tissent sous nos yeux ;
auxquelles il ne faut cesser « de faire retour » pour réinterpréter le nouveau,
réensemencer l’ancien.
La « disparition » de
l'auteur dans Internet n'est pas seulement cette incertitude de la signature,
d'intégrité, de validité devant la possibilité infinie de copier, de
déformer, de faire glisser, « pirater », dériver le signifiant,
l'insignifiant, dans une infinité de sites d'un espace inassignable. C'est plus
profondément un lien entre « la prolixité ressassante » dont parle
Blanchot, prémonition qui fait du lien entre l'expansion du discours et le
manque fondamental sur lequel va se cristalliser la disparition de
l'auteur, un trait majeur de notre ère éditoriale. Blanchot nous a appris que
penser, c'est penser le manque qu'est aussi la pensée. Bien sûr, nous
prétendons ici autre chose : cette parole n'est pas errante pour tout le monde.
Comment elle s'approprie, s'accumule, ailleurs, autrement, est le corrélat de
cette dissémination.
Avec le numérique, l'auteur
se pose dans la simultanéité d'une génétique du texte, doit faire de cette
génétique la texture même de son écriture. À l'évidence aussi, nous sommes dans
une nouvelle logique des discours, dans une rhétorique électronique où le
rapport de l'auteur ne se définit que par ses nouvelles fonctions d'audience et
de réseau par lequel il touche ou est requis par un public, une nouvelle
forme de publication.
Quel droit ? Quelle
transgression ?
On
sait que, dans la presse, l'édition, le droit d'auteur est malmené. « La
reproduction non autorisée sous quelque forme que ce soit », privant l'auteur
ou les ayants droit des rémunérations légitimes de cette production, supposait
quand même (il faut le rappeler !) que, d'une part, il y ait création où
l’auteur ait quelque chose d'original à revendiquer (ne serait-ce qu'une
reformulation du patrimoine...), et d'autre part, qu'il en ait coûté
quantitativement quelque chose de produire matériellement ces exemplaires de
l'œuvre, à laquelle la « reproduction » illicite porte doublement atteinte.
Force est
de constater que le droit peine à s'adapter à cette évidence que la reproduction
numérique, si elle risque effectivement de perdre sens dans les contextes
inadaptés, non « autorisés », où elle se reproduit, ne coûte en revanche rien à
se reproduire quantitativement. Certes, on peut alors suggérer que l'économie
serait purement de droit, dans la pure affirmation d'une loi « morale » autant
que juridique.
Nous ne pensons pas
que cela ait suffisamment de consistance. Entre le copyright et (de fait) le
piratage international qui privilégie la diffusion, cette approche est.
radicalement inadaptée : l'auteur n'est-il pas
dès maintenant et d'abord celui qui se situe par rapport aux transgressions
dont Internet est capable et coupable ? Le Web est à la fois espace technique,
signifiant, et économique, comme « horizon indépassable ». Force sera de
définir le droit à partir de ces composantes : produire des solutions en
termes de techniques hypermédias, des organisations sémantiques reconnues
largement dans la toile, ne serait-ce qu'en opposition ou en regard des «
errances » de ce nouveau média, les valoriser en termes de droits collectifs et
de systèmes originaux de rémunération. On peut ainsi imaginer que ce droit soit
corrélé à des formes et mesures d'audiences, celles-ci étant justement le fait
d'éditeurs ou médiateurs dont le travail est de corréler qualité des offres et
largeur de la demande sur le Web.
La transgression dont
l’auteur sera à l’avenir la contrepartie se fera jour d'abord dans cet espace
universel de relations ouvertes par le Web lui-même. C'est le Web en soi, en
tant que danger de globalisa-tion aveugle, bruyante, qui est un espace
transgressif, à transgresser, par la recherche de « silence » des auteurs.
Blanchot, dans une prémonition noire de risque de dictature, voit poindre
« le jour où la parole errante s'imposera... », « la nudité obscure d'une
parole nulle et étrangère, capable de détruire toutes les autres».
« L'autre parole n'a pas de
centre, elle est essentiellement errante et toujours au dehors.
» Foucault, suivant Blanchot, confirme que « Fauteur est le principe d'économie
dans la prolifération du sens ». Mais qu'est-ce qui fait autorité « dans »
Internet ? Quel type de fonction-auteur reconnaît-on dans ce nouvel espace d'écriture,
et selon quelle économie nouvelle sera conjurée la prolifération du sens ? Nous
sommes, il faut l’avouer, devant ces questions. Quels sont les modes
d'existence de ce discours ? D'où a-t-il été tenu ? Comment peut-il circuler
et qui peut se l’approprier? Quels sont les emplacements qui y sont ménagés
pour des sujets possibles ? Qui peut remplir ces diverses fonctions de sujet ?
Et derrière toutes ces questions, on n'entendrait guère que le bruit d'une
indifférence : « Qu'importe qui parle.
» La prolifération et l’accumulation signifiante ont précédé l'hypertexte et le
Web. Mais en retour, ceux-ci peuvent-ils en conjurer le bruit ?
La
fonction auteur va disparaître d'une façon qui permettra une fois de plus à la
fiction et à ses textes polysémiques de fonctionner à nouveau selon un
autre mode, [...] qui ne sera plus celui de l’auteur, mais qui reste encore à
déterminer ou peut-être à expérimenter.
Il n'y a pas là, sous ces « convergences
», qu'un fascinant effet de métaphore. Ce sont bien des traits plus précis
encore qui font problème et, à l'avenir, système. La dispersion du signifiant,
à l'horizon numérique qui se dévoile, est le résultat d'une tendance
lourde des technologies de reproduction, au sens où, après la
photographie, le cinéma, la presse, les médias, la publicité, un certain régime
de création, d'« œuvre », pour parler à la fois comme Mallarmé et W. Benjamin,
est en train de se révéler, de se manifester. Là encore, des raisons de fond
sont à l’ordre du jour, problématiques, fécondes, incertaines : cette nouvelle
esthétique est un aussi un cadre, une exigence heuristiques : comment
s'agencent en réseau les connaissances (ce qui est aussi retrouver la question
des régimes de discursivité différents) entre science, argumentation,
écriture non scientifique, ouverte par cette parole sans auteur, cet «
encyclopédisme » en question ; c'est dans ce ressassement du langage que savoir
et non-savoir se côtoient, se lient, sans qu'une autorialité puisse, en tout
cas pour tous et partout, s'imposer.
On peut bien parler du besoin
nouveau de « filtrage », au sens où les institutions comme l'Église, l'école,
les académies, les éditeurs assuraient ces procédures d'authentification, mais
Internet est justement l'espace où se dissolvent les institutions,
notamment celles du Livre ; espace où les niveaux ou maillages de filtrages
sont relatifs à des points de vue multiples. Comment réinstutionnaliser au sein
du rhizome ? Quelles centralités sont reconnues, et par qui, pour légitimer
ce discours plutôt que tel autre ?
Petit à petit, Internet
apparaît cependant comme un nouveau régime éditorial. Il établit un nouveau
régime de publication car d'abord de « publicité » : c'est un nouveau régime
économique (le numérique réagence le numéraire, la valeur économique de tous
les signifiants à l'aune de cette nouvelle valeur d'échange) ; c'est aussi une
nouvelle expression du droit (souvent posée à courte vue comme prérogative de
la propriété matérielle ou de son opposé vertueux, le droit moral, de la figure
de l'auteur) qui oblige, différemment, à s'interroger sur les nouvelles
transgressions dont sont grosses ces signifiances numériques.
À mon sens, l'informatisation
permet la totale réalisation du procès capitalistique qui est d'incorporer en
un lieu, un outil singulier, une machine particulière, l'universalité (aux
limites) du savoir. L'efficacité et la définition du Net comme texte me semble
résider profondément dans cette adéquation à l'économie généralisée de la
division du travail et de l'accumulation du capital. Celle-ci ne peut être
qu'une virtualisation du réel comme forme aboutie, poussée, de l'accumulation
de valeur.
L'économie généralisée, dans ce que permet et à la
fois interdit l'accumulation numérique, est notre propre « expérience du dehors
». Le parallèle n'est pas de simple métaphore. Le numéraire, comme signifiant
majeur, subit les mêmes transformations numériques que le discours. Ce n'est
pas pour des raisons artificielles que l'homothétie de l'Intemet et du capital
se manifeste (opposition de sa face gratuite, libertaire, et de son versant
marchand). Non,
c'est dans sa nature profonde qu'Intemet « est », comme il s'est affirmé
rapidement, la « nouvelle économie », forme dynamique d'une accumulation du
capital et d'une intégration ultime de toutes les activités humaines dans le
champ de la valeur, dussent-elles passer actuellement par les apparences de la
gratuité coopérative. L'échange numérique est précurseur de tout échange
numéraire à venir.
Qui ne voit par exemple que,
par le biais de la simple indexation des requêtes avec les offres des
librairies électroniques comme Amazon.com, on sait faire l'étude statistique
fine des centres d'intérêts et des demandes des internantes, une cartographie
infiniment précise des consommateurs potentiels ? À partir de là, des
politiques éditoriales peuvent promouvoir, donc produire, des contenus adaptés
à ce cycle marchand, orienter des offres culturelles. Qui ne voit d'emblée les
perversions autant que les promesses de tels « bouclages » interactifs ?
Le Web est aussi bien
accessible en Afrique qu'à Washington, en Sibérie qu'en Equateur. Un golden
boy le consulte en même temps qu'un
écolier de Corrèze ou un paysan sahélien. Nous ne tirons aucune « morale » de
pseudo-démocratie, ni de suspicion légitime des répartitions inégales des
parcs d'ordinateurs. Nous voulons seulement dire que, potentiellement, Internet
est cette connexion généralisée, ce texte déjà tramé d'où l’auteur doit trouver
où fonder sa définition, sa possible transgression. D'ores et déjà, des formes
discursives apparaissent comme « auteur », rapports officiels
internationaux ou d'institutions savantes, sites de création artistique
contemporaine, débat ou forum scientifique, sites d'alerte de
consommateurs, expériences de constructions encyclopédiques en ligne, mais
aussi éditions de jeux à succès, suivi de manifestations ou d'événements
internationaux majeurs, etc.
Pour une sociologie du discours
numérique
Depuis une dizaine d'années,
il est évident qu'une recherche plus structurée devrait alimenter les débats,
dégager des expertises, aider et préconiser des stratégies relatives à cette
nouvelle signifiance.
Cette recherche est d'ordre sociologique,
au sens où il y a conjointement analyse technique, signifiante et
économique. La discursivité propre à Internet doit en effet être appréhendée
sous des modes différents, économiques autant que stylistiques, techniques
autant qu'esthétiques, éditoriaux autant que mémoriaux — autant de registres
qui font varier, afin de mieux la comprendre, cette « parole errante » qui
émerge, hégémonique, sous nos yeux.
Le numérique n'est pas, n'est
plus une extériorité sur laquelle on pourrait écrire, sur laquelle — en prenant
les distances du sujet distinct de l'objet — on pourrait juger, croyant
pouvoir nous situer « par-delà le bien et le mal » alors qu'on est à l'évidence
dans la généalogie même de cette
nouvelle « morale » numérique, dont nul ne sait où elle nous porte. « Le type
de lecture est révélateur de pratiques sociales et culturelles [...]. Le
numérique, par la fluidité qu'il introduit, rencontre un univers social plus
distant à l’égard de toute forme d'autorité, voire de fidélité.
» Pour en comprendre le sens, il faut se glisser dans sa dynamique.
Nous venons de suggérer, à
partir de textes ou d'indices dont la communauté de champs n'est pas
évidente, que la difficulté de l’ère qui s'annonce réside dans la convergence
entre la redéfinition de l'économique, du signifiant et du numérique, dans leur
« traduction simultanée », leur homothétie dynamique. Ce champ nouveau
ouvre et résulte à la fois de nouvelles pratiques. La société, dans ses aspirations
et ses coutumes les plus désintéressées, les plus créatives - l'écriture ou la
lecture -, ne peut plus être indifférente à cette redéfinition. Oui, la
production de la technique (le numérique) sous l'emprise de la loi de la valeur
(« la nouvelle économie ») passe aujourd'hui par la maîtrise hyperdocumentaire
du signifiant. Mais de telles convergences, l'avenir seul pourra confirmer
l’étendue.
Yannick Maignien