BNF / GOOGLE….de l'offre à l'accès !
Le journal Le Monde du 25 mai a (malicieusement ?) mis sur la même page un article de Jean-Noel Jeanneney, Président de la Bibliothèque nationale de France : « Vers la très grande Bibliothèque numérique » ( avec ce sous titre : « Français au départ, le projet de numérisation du patrimoine écrit prend de l’ampleur. Pour ne pas laisser la planète à Google ») , et un article d’Eric Schmidt, PDG de Google Inc. « Internet bouscule toutes les situations acquises » ( avec ce sous titre : « Réservée jusqu’à présent aux pays riches, la Toile sera accessible à tous grâce au téléphone portable »).
Malicieuse et intelligente présentation du journal, car on le sait, il y a 16 mois, le journal Le Monde avait publié un article fameux de Jean-Noel Jeanneney appelant à un sursaut politique national, puis européen, devant la menace d’hégémonie culturelle du moteur de recherche et de son modèle économique, s’appuyant sur les effets induits de la publicité associée.
Jean-Noel Jeanneney avait d’ailleurs développé cette argumentation dans un ouvrage paru le 27 avril 2005 Quand Google défie l’Europe. Plaidoyer pour un sursaut, chez Mille et une nuit.
La confrontation est donc, un an après, d’autant plus intéressante.
D’une part on peut s’interroger sur la célérité des mesures appelées des vœux du Président de la BnF. Fort du soutien de la Présidence de la République et d’un intense lobbying européen et international, les grandes institutions européennes de conservation, de signalement et de communication des œuvres physiques (imprimées, cinématographiques, vidéos, musicales ou multimédias) peinent à mettre en œuvre des plans réels de numérisation de masse, du fait essentiellement de la complexité et de l’ampleur des négociations financières, logistiques, normatives et des politiques interétatiques, inter-établissements, qu’il faut réaliser avec l’appui de comités de pilotage ad hoc. Et ce non seulement pour la numérisation du patrimoine libre de droits, mais plus encore pour les documents de moins de soixante dix ans couverts par le droit d’auteur.
L’article de Jean-Noel Jeanneney fait ainsi allusion à l’avènement de ce portail commun dont le prototype européen sera proposé à l’automne . (On se rappellera qu’il y a environ deux mois, la Commission européenne avait mandaté le site hollandais de The Electronique Library pour mener à bien cette plateforme ; par ailleurs, le Président de la BnF ne fait pas allusion à Quaero, censé être la réponse européenne au moteur de recherche Google…)
Pendant ce temps, le développement de Google et de ses services a été d’une grande vigueur, fournissant des accès et des services sur les images, les cartes, les étoiles, posant ainsi de nombreuses questions éthiques liées aux libertés et aux manipulations d’accès… bousculant les ayants droits, « suggérant seulement à ceux-ci, avec effronterie, de protester,- dit le Président de la BnF- s’ils n’étaient pas contents».
Mais l’essentiel de la mise en regard de ces deux articles nous semble aller au-delà de ces apparentes (et importantes) différences. Ce qui est surprenant est de voir combien l’ensemble du texte de Jean-Noel Jeanneney est tributaire d’une logique de l’offre, combien le texte d’Eric Schmidt, PDG de Google, est lui inspiré par une logique de l’accès.
Logique et nature de l’offre pour le Président de la BnF. Quantitative : numériser plus de 100.000 ouvrages supplémentaires en France dés 2007 ; maîtriser les coûts et les techniques de numérisation ; qualitative : offrir les types et formats de documents développant Gallica, dont l’indexation doit être modernisée ; idéologique : assurer la diversité culturelle, se soustraire à l’hégémonie anglo-saxonne ; assurer notamment l’assise francophone, et non seulement européenne de cette offre ; juridique enfin : «Faire franchir à la BNUE la frontière chronologique, fixée à soixante dix ans après la mort des auteurs, qui coupe en deux notre héritage culturel. »
Du côté de Google et de son patron, rien de tout cela. La seule question importante aux yeux d’Eric Schmidt, est l’élargissement des accès et de la demande, sur les mêmes bases libertaires qui ont défini et mis en place le protocole Internet IP au niveau mondial. Certes une offre de 15 millions d’ouvrages sur Internet est donnée comme objectif, mais seulement en tant que ce seuil est de nature à faire sauter les verrous du contrôle de l’information, dans les sphères économiques, politiques et cognitives . « Hier on attendait les nouvelles. Aujourd’hui on sélectionne celles qui nous intéressent ».
L’information doit devenir une ressources non-rivale, dont l’utilisation (ou la valorisation) par chacun n’enlève rien à la qualité de l’information disponible pour autrui.
S’il faut une offre numérisée beaucoup plus ample (celle des bibliothèques, des médias), c’est parce que la soif de connaissance de la demande ne se satisfait pas des limites actuelles : 10% seulement de l’information mondiale est disponible en ligne, et seulement un cinquième de la planète est connectée à Internet, alors qu’un quart des sujets de requêtes sur Google concernent des sujets demandés pour la première fois, signe de la vigueur étonnante de la soif d’accès et d’information.
De plus, pour Schmidt, cette information n’est pas une offre passive, c’est un accès interactif : un blog par seconde. Aussi en conclut-il très logiquement que le médium d’accès à Internet ne sera plus le micro-ordinateur, mais sera le téléphone mobile, le portable.
Là encore, la démocratisation libertaire de l’Internet et des technologies fait office de rouleau compresseur : la fracture numérique sera résorbée par les portables, moins onéreux, trois fois plus nombreux que les ordinateurs de bureaux, et se développant deux fois plus vite ; la Banque mondiale estimant que plus des deux tiers de la population du globe est desservie par un réseau de téléphonie mobile, Schmidt de conclure : « Le portable sera le prochain phénomène technologique majeur ouvrant beaucoup plus largement l’accès à Internet et ses avantages ».
Cette opposition frontale entre une logique de l’offre et celle de l’accès (qui certes ont des recoupements) trouve à l’évidence ses origines dans des présupposés philosophiques, économiques et politiques profonds qui divisent en effet des visions américaines ( sans doute pas toutes !) et européennes ( du moins celles où une vision française cherche à imposer son volontarisme, sur fond d’absence de politique communautaire claire).
Au fond, la conception de Google suppose que l’information soit suffisamment et numériquement abondante pour qu’elle ne se limite plus sur des critères de rareté de l’offre ou de contrainte de disponibilité juridique, encore moins freinée par de mauvaises régulations étatiques. Cette conception, au lieu de penser le numérique dans la continuité des vecteurs culturels traditionnels, se projette résolument sur la qualité des services et des accès potentiels et de nouveaux processus de création de valeur ( dont bien sûr la publicité associée, mais pas seulement).
On a bien là deux logiques difficiles à concilier. Certains avanceront : En quoi un téléphone portable permettra -t-il l’accès et la lecture de la Comédie humaine de Balzac ? Est-on bien sûr que la question se pose en ces termes ? Si les Bibliothèques ont un rôle patrimonial et culturel incontournables, faut-il faire de celles-ci, aussi important soit leur rôle, le protagoniste essentiel –sinon unique- de la numérisation de la culture ? Le succès de la récente numérisation et mise en accès des archives de la télévision par l’INA est instructif à plus d’un titre. Et si l’indexation fine de la Comédie humaine ouvrait aussi, au XXI ème siècle , sur la Chine de Dai Sijie et de sa petite tailleuse?
C’est bien aussi du côté du développement des nouveaux services aux publics les plus divers, des nouvelles formes d’accès pour des missions sociales toujours plus larges (y compris pour les bibliothèques, lieux sociaux par excellence) que l’avenir numérique de la culture doit être recherché.
Si la soif d’accès et de services, y compris tirée par des vecteurs exponentiels et relationnels comme le téléphone portable, est la variable majeure, il faut que les industries culturelles adaptent des offres croissantes, ouvertes et créatives. Et non l’inverse, restreindre l’offre de peur que des accès incontrôlés en menacent le périmètre actuel de valorisation.
Chacun sait que les industries culturelles sont actuellement prises dans une délicate transition pour sortir de ce « double bind ». Mais à cet égard, une chose est sûre, les services et les logiques mises en oeuvres par Google (et d’autres opérateurs d’Internet) doivent être étudiés de plus près.
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