Je vous invite à découvrir le dossier sur la Fiction coordonné par Jean-François Dortier dans l'excellente revue "Sciences Humaines" N° 174 d'août septembre 2006.
Jean-François Dortier, par ailleurs rédacteur en chef de la revue, signe un premier article "L'homme descend du songe" dans lequel il rappelle la dette que nous avons en cette matière à l'égard de Borges (Fictions) et ses mélanges ciculaires entre réalité et fiction. Dette d'ailleurs que Borges (la Bibliothèque de Babel) honore envers Leibniz et sa théorie des mondes possibles dans ses Essais de Théodicée (1710) .
De fait, cet article discute des limtes respectives entre fictions et textes référentiels. L'approche est ici celle de Jean-Marie Scheffer (Pourquoi la Fiction ? Seuil 1999) et des auteurs des articles qui complètent ce dossier ; celui d'Alexandre Geffen (Fabula.org) insiste sur le renouvellement des théories de la narration autour de ces notions de fiction et de monde possible dans "Aux frontiéres de la fiction "; celui également de Nancy Murzilli .
L'idée générale est que la fiction, loin de relever de la seule catégorie esthétique de l'imaginaire ou psychologique du "mensonge" , a une profonde valeur heuristique. D'où la référence centrale à la théorie sémantique des mondes possibles.
Un encart rappelle ici la redécouverte de cette notion de mondes possibles vers 1950 par les logiciens de la logique modale Saül Kripke et Jaanko Hintikka. Cet encart , comme l'article de Nancy Murilli , présentent aussi l'approche en terme de réalisme modal du logicien américain David Lewis (dont nous parlons dans ce Blog avec notamment l'oeuvre de Jacques Roubaud).
Pour Lewis ( On the plurality of Worlds, 1986) en effet tous les mondes possibles (comme celui actuel où nous vivons) sont bien réels, et non seulement hypothétiques, théorie provocante s'il en est " Notre monde réel n'est donc qu'un monde possible actualisé" ( Lewis, Couterfactuals, 1973)
Le dossier comprend également un autre article de Jean-François Dortier "Les Lois du merveilleux" explorant le très riches formes du fabuleux, du merveilleux et de l'imaginaire, mais insistant pour montrer que la création et ce pouvoir imaginaire humain ont leurs lois de composition" et ne sont pas "infiniment varié (s)". Un article de Laurent Destot complète cette approche du côté de la Science-Fiction et de la Fantasy, de l'Utopie, der l'Uchronie et des Jeux de rôle.
Enfin un article de Victorine de Villeroy, psychologue, ("Pourquoi sommes-nous si menteurs ? ") souligne l'utilité fictive du mensonge. Il est dommage que cette approche psychologique du mensonge soit ici vue sous le seul aspect de l'intersubjectivité ( pour aller vite entre deux ego) alors que cet éloge du mensonge, "l'erreur utile" , devient sujet à caution dés lors qu'on parle de mensonge d'Etat, de rumeurs ou de manipulation historique. La dimension sociale de la dénégation ou du négationnisme méritait un autre traitement...et met à caution la notion de "mensonge utile". Contrairement à ce que pense Victorine, Kant pourrait bien (transendantalement s'entend) avoir raison.
On retiendra dans ce riche dossier les arguments de Nancy Murilli, membre du GRAPPHIC -groupe de recherches associées sur le pragmatisme et la philosophie contemporaine de l'Université de Provence, avec Jean Piere Cometti- qui détaille la théorie des conditionnels contrefactuels de David Lewis . (En gros , demandons nous , par exemple, ce qui ce serait passé si ...Jospin -ce "désignateur rigide" selon Kripke- avait été élu en 2002 ? ...) ; N. Murzilli au passage y oppose les théses relativistes des "versions de monde" de Nelson Goodman : " La fiction permet de multiplier à l'infini l'expérimentation des possibles, comme autant de points de vue différents sur un aspect des choses, et ce faisant nous apporter une meilleure compréhension du monde. Car le réel n'est jamais qu'une construction dont la fiction édifie certains possibles", conclue Nancy Murzilli,, plus dans le sillage de Goodman que de Lewis.
Il est dommage ( mais ce Blog veut y remédier !) que parmi les structures de la fiction et des mondes possibles n'aie pas été interrogée la forme numérique prise defaçon contemporaine par le truchement d'Internet. Non seulement comme "réalité virtuelle" de la simulation informatique, mais en tant qu'Internet est la construction "rtéelle" au sens de Lewis, d'un (ou d'une infinité de) monde (s) parallèle(s) par la production de sens à laquelle se livrent les millions d'internautes. N'en déplaise à Goodman, Internet est à la fois mot et monde, réalité en perpétuelle "actualisation" ...où le réseau (humain et technique à la fois) joue un rôle toujours plus important.
Reprenons notre exemple : ..."Et si Jospin avait été élu en 2002 ? ..." est une occurence contrefactuelle rencontrée largement sur Internet. En général d'ailleurs, le type de réponse est majoritairement ..."cela n'aurait pas changé grand chose"... Outre que cela a de quoi déculpabiliser les 82% d'électeurs du second tour, cela signifie aussi qu'il est plus dur qu'il n'y paraît d'inventer vraiment de la différence en politique....
Euh! peut-être est-ce justement pour cela que Jospin ( dans l'inconscient politique des électeurs) n'est pas passé au premier tour, ce qui cette fois en dit long sur l'adhésion fondamentale et implicite des foules à la théorie des Mondes possibles de Lewis et sa reconnaissance en Jospin du "désignateur rigide" kripkéen type. (Ceci n'est pas une plaisanterie, la Logique des noms propres de Kripke est aussi une importante réflexion sur la "politique fiction").
Le jour où le Web sémantique (comme je le suggère dans mon article Vérité et Fiction sur Internet) , grâce a un moteur de recherche autrement intelligent que Google, ira chercher des briques d'information dans l'ensemble ( ou dans les ensembles ontologiquementr repérés comme édifiant des mondes) pour construire une réponse adaptée à la requête en jeu ( et donc indépendamment des sites web d'où ces briques seront prélevées....) alors il faudra bien admettre qu'existent per se des mondes possibles qui ne doivent leur existence logique qu'aux opérateurs modaux qui leur auront donné valeur de vérité.
Mais il coulera sans doute encore beaucoup d'eau sous les ponts numériques avant qu'on ne travaille en ce sens....