Communication faite lors du Colloque du centenaire de l' Association des Bibliothècaires de France Paris Juillet 2006
« Une des raisons pour
lesquelles il est bon de lire, c’est non pour apprendre et se rappeler, mais
pour ignorer et oublier. De même que les encyclopédies et les bibliothèques, la
fonction principale n’est pas seulement de conserver ce qui valait la peine
d’être gardé en mémoire, mais aussi de filtrer et d’effacer ce qui ne vaut pas
la peine d’être appris ».
Umberto Eco. Interview de la Repubblica. Juin 2006. (trad.
Y.M.)
Non sans avoir de nouveau remercié l’ABF et son Président, Gilles Eboli, de m’avoir invité à participer à votre congrès du Centenaire, je voudrais résumer ici la teneur de mon intervention.
L’essentiel de mon propos consiste à caractériser « l’âge de l’accès », lié à la révolution numérique, et les nouveaux enjeux auxquels sont dés lors confrontés les bibliothèques.
Cet âge de l’accès est caractérisé par trois facteurs :
- Une technologie de la mémoire en croissance exponentielle
- La « reproductibilité de masse »
- L’ubiquité
Mon propose veut montrer qu’au cœur, au croisement de ces trois axes, c’est la notion d’ « Auteur », d’auctorialité qui est profondément modifiée. Les bibliothèques , quelle que soient leur vocations, devront prendre en compte cette mise en cause profonde de l’auctorialité.
Technologie de la mémoire. Une des raisons de l’invitation de Gilles Eboli vient de ma participation aux travaux du rapport mondial de l’Unesco sur les Sociétés de savoir. Ma contribution s’intitulait « Prospective du stockage du savoir et avenir des bibliothèques ». Je vous y renvoie sur le site :d’archives ArchivSic : http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/index.php?halsid=902c3779b1372b6725457dd540cbb69a&view_this_doc=sic_00001423&version=1
Un des acquis de cette étude réside dans la nécessité de prendre en compte le découplage entre conservation et accès. On parle dés lors d’ « Ubiquitous storage ». De fait, la Bibliothèque, au sens classique, n’est plus le seul lieu où l’on constitue des « collections » .
Par ailleurs, du côté de ses « publics » la
bibliothèque ne peut plus avoir à faire à son seul « public local ».
Que faire des populations qui migrent dans le monde ? Partent-elles avec
leurs «bibliothèques », leur mémoire ? Accèdent-elles à de
nouvelles bibliothèques de leur « savoir d’accueil » ? Où se fait, s'enregistre le mélange des deux ?
Le « moteur de recherche », comme outil
d’identification et de recherche devient la
alors même
que ses techniques et ses pratiques sont sujets à caution. (Cf. le débat sur le
modèle économique et juridique de Google). Autre caractéristique : en
acceptant comme telle –globalement, car on sait que des exemptions sont
possibles- la distinction entre
patrimoine libre de droit (après 70 ans depuis la mort de l’auteur) et accès
soumis à autorisation de ayants droits, la Bibliothèque se coupe d’une
possibilité de l’ « Open access » en cours, du Savoir comme bien
commun de l’humanité.
Le deuxième trait qui stigmatise la perte d’aura de l’auctorialité, c’est la reproductibilité de masse ouverte par le numérique. Là encore, permettez moi (pour aller vite) de renvoyer à un texte de 1995 que vous trouverez sur ArchivSic : “L'oeuvre d'art à l'époque de sa numérisation”, Bull. Bibl. France, N° 46, 1995. Les œuvres sont produites en vue de leur reproductibilité. Pour aller vite, c’est la copie qui fait référence, non plus l’original. Globalement est ouverte une ère où, ce qui fait « autorité, c’est l’audience, la renommée, la réputation (mesurée par le PageRanking chez Google) et non le seule valeur intrinsèque et scientifique des connaissances. On mesure tout l’intérêt social, mais aussi tout le danger de tels fondements de la « référence ». Et les Bibliothèques sont confrontées au premier chef à des savoirs qui seraient d’abord corrélés à leur valeur de fréquence informative, sinon de « propagande » sociale.
Le troisième trait, majeur, est l’avènement de l’ère de l ‘« ubiquité » . Cette notion d’Ubiquitous computing, ou d’« informatique pervasive », est liée à la convergence des télécommunications, des procès informatiques et de la numérisation des contenus. Elle est au centre des interrogations concernant le Web 2.0, tel que Howard Reingold le définit.
Notre table ronde, ne serait-ce que par la présence de Madame Agnès Saal, Directrice générale de la BNF, de la présentation également du projet Quaero, est très orientée vers le devenir des grandes Bibliothèques numériques.
A ce titre, je souhaite m’appuyer sur une page récente du
journal Le Monde du 25 mai a (malicieusement ?) mis sur la même
page un article de Jean-Noel Jeanneney, Président de la Bibliothèque nationale
de France : « Vers la très grande Bibliothèque numérique » ( avec ce sous titre
: « Français au départ, le projet de numérisation du patrimoine écrit
prend de l’ampleur. Pour ne pas laisser la planète à Google ») , et un article
d’Eric Schmidt, PDG de Google Inc. « Internet bouscule toutes les situations
acquises » ( avec ce sous titre : «Réservée jusqu’à présent aux pays riches, la
Toile sera accessible à tous grâce au téléphone portable »).
Malicieuse et intelligente présentation du journal, car on le sait, il y a 16
mois, le journal Le Monde avait publié un article fameux de Jean-Noel
Jeanneney appelant à un sursaut politique national, puis européen, devant la
menace d’hégémonie culturelle du moteur de recherche et de son modèle
économique, s’appuyant sur les effets induits de la publicité associée.
Jean-Noel Jeanneney avait d’ailleurs développé cette argumentation dans un
ouvrage paru le 27 avril 2005 Quand Google défie l’Europe. Plaidoyer pour
un sursaut, chez Mille et une nuit.
La confrontation est donc, un an après, d’autant plus intéressante.
D’une part on peut s’interroger sur la célérité des mesures appelées des vœux
du Président de la BnF. Fort du soutien de la Présidence de la République et
d’un intense lobbying européen et international, les grandes institutions
européennes de conservation, de signalement et de communication des œuvres
physiques (imprimées, cinématographiques, vidéos, musicales ou multimédias)
peinent à mettre en œuvre des plans réels de numérisation de masse, du fait
essentiellement de la complexité et de l’ampleur des négociations financières,
logistiques, normatives et des politiques inter-étatiques,
inter-établissements, qu’il faut réaliser avec l’appui de comités de pilotage
ad hoc. Et ce non seulement pour la numérisation du patrimoine libre de droits,
mais plus encore pour les documents de moins de soixante dix ans couverts
par le droit d’auteur.
L’article de Jean-Noel Jeanneney fait ainsi allusion à l’avènement de ce
portail commun dont le prototype européen sera proposé à l’automne . (On se
rappellera qu’il y a environ deux mois, la Commission européenne avait mandaté
le site hollandais de The Electronique Library pour mener à bien cette
plateforme ; par ailleurs, le Président de la BnF ne fait pas allusion à
Quaero, censé être la réponse européenne au moteur de recherche Google…)
Pendant ce temps, le développement de Google et de ses services a été d’une
grande vigueur, fournissant des accès et des services sur les images, les
cartes, les étoiles, posant ainsi de nombreuses questions éthiques liées aux
libertés et aux manipulations d’accès… bousculant les ayants droits, «
suggérant seulement à ceux-ci, avec effronterie, de protester,- dit le Président
de la BnF- s’ils n’étaient pas contents».
Mais l’essentiel de la mise en regard de ces deux articles nous semble aller
au-delà de ces apparentes (et importantes) différences. Ce qui est surprenant
est de voir combien l’ensemble du texte de Jean-Noel Jeanneney est tributaire
d’une logique de l’offre, combien le texte d’Eric Schmidt, PDG de Google, est
lui inspiré par une logique de l’accès.
Logique et nature de l’offre pour le Président de la BnF. Quantitative :
numériser plus de 100.000 ouvrages supplémentaires en France dés 2007 ;
maîtriser les coûts et les techniques de numérisation ; qualitative : offrir
les types et formats de documents développant Gallica, dont l’indexation doit
être modernisée ; idéologique : assurer la diversité culturelle, se soustraire
à l’hégémonie anglo-saxonne ; assurer notamment l’assise francophone, et non
seulement européenne de cette offre ; juridique enfin : «Faire franchir à la
BNUE la frontière chronologique, fixée à soixante dix ans après la mort des
auteurs, qui coupe en deux notre héritage culturel. »
Du côté de Google et de son patron, rien de tout cela. La seule question
importante aux yeux d’Eric Schmidt, assez en cohérence avec les analyses de
Reingold, est l’élargissement des accès
et de la demande, sur les mêmes bases libertaires qui ont défini et mis en
place le protocole Internet IP au niveau mondial. Certes une offre de 15
millions d’ouvrages sur Internet est donnée comme objectif, mais seulement en
tant que ce seuil est de nature à faire sauter les verrous du contrôle de
l’information, dans les sphères économiques, politiques et cognitives . « Hier
on attendait les nouvelles. Aujourd’hui on sélectionne celles qui nous
intéressent ».
L’information doit devenir une ressources non-rivale, dont l’utilisation (ou la
valorisation) par chacun n’enlève rien à la qualité de l’information disponible
pour autrui.
S’il faut une offre numérisée beaucoup plus ample (celle des bibliothèques, des
médias), c’est parce que la soif de connaissance de la demande ne se satisfait
pas des limites actuelles : 10% seulement de l’information mondiale est
disponible en ligne, et seulement un cinquième de la planète est
connectée à Internet, alors qu’un quart des sujets de requêtes sur Google
concernent des sujets demandés pour la première fois, signe de la vigueur
étonnante de la soif d’accès et d’information.
De plus, pour Schmidt, cette information n’est pas une offre passive, c’est un
accès interactif : un blog par seconde. Aussi en conclut-il très logiquement
que le médium d’accès à Internet ne sera plus le micro-ordinateur, mais sera le
téléphone mobile, le portable.
Là encore, la démocratisation libertaire de l’Internet et des technologies fait
office de rouleau compresseur : la fracture numérique sera résorbée par les
portables, moins onéreux, trois fois plus nombreux que les ordinateurs de
bureaux, et se développant deux fois plus vite ; la Banque mondiale estimant
que plus des deux tiers de la population du globe est desservie par un réseau
de téléphonie mobile, Schmidt de conclure : « Le portable sera le
prochain phénomène technologique majeur ouvrant beaucoup plus largement l’accès
à Internet et ses avantages ».
Cette opposition frontale entre une logique de l’offre et celle de l’accès (qui
certes ont des recoupements) trouve à l’évidence ses origines dans des
présupposés philosophiques, économiques et politiques profonds qui divisent en
effet des visions américaines ( sans doute pas toutes !) et européennes (
du moins celles où une vision française cherche à imposer son volontarisme,
sur fond d’absence de politique communautaire claire).
Au fond, la conception de Google suppose que l’information soit suffisamment et
numériquement abondante pour qu’elle ne se limite plus sur des critères de
rareté de l’offre ou de contrainte de disponibilité juridique, encore moins
freinée par de mauvaises régulations étatiques. Cette conception, au lieu de
penser le numérique dans la continuité des vecteurs culturels
traditionnels, se projette résolument sur la qualité des services et des accès
potentiels et de nouveaux processus de création de valeur ( dont bien sûr la
publicité associée, mais pas seulement).
On a bien là deux logiques difficiles à concilier. Certains avanceront : En
quoi un téléphone portable permettra -t-il l’accès et la lecture de la Comédie
humaine de Balzac ? Est-on bien sûr que la question se pose en ces
termes ? Si les Bibliothèques ont un rôle patrimonial et culturel
incontournables, faut-il faire de celles-ci, aussi important soit leur rôle, le
protagoniste essentiel –sinon unique- de la numérisation de la culture
? Le succès de la récente numérisation et mise en accès des archives de
la télévision par l’INA est instructif à plus d’un titre. Et si l’indexation
fine de la Comédie humaine ouvrait aussi, au XXI ème siècle, sur la
Chine de Dai Sijie et de sa petite tailleuse?
C’est bien aussi du côté du développement des nouveaux services aux publics les
plus divers, des nouvelles formes d’accès pour des missions sociales toujours
plus larges (y compris pour les bibliothèques, lieux sociaux par excellence)
que l’avenir numérique de la culture doit être recherché.
La Bibliothèque numérique européenne, ne devrait-elle pas être aussi (et surtout ?) le réseau de multiples initiatives ( petites et grandes, singulières, différentes, complémentaires) sur tout le territoire de l’Europe des 25 ? C’est à ce titre que l’offre nouvelle de collections numérisées aurait un sens. Et cette structuration européenne et collaborative de la demande ne devrait rien à Google … ! La Ville de Rome, où je travaille actuellement s’est ainsi lancée dans un projet de terrain, (hébergé par le Goethe Institut ) à la fois ambitieux par l’implication de presque toutes les communautés européennes de cette ville , et modeste par les moyens en œuvre.
Si la soif d’accès et de services, y compris tirée par des vecteurs
exponentiels et relationnels comme le téléphone portable, est la variable
majeure, il faut que les industries culturelles adaptent des offres
croissantes, ouvertes et créatives. Et non l’inverse, restreindre l’offre de
peur que des accès incontrôlés en menacent le périmètre actuel de
valorisation.
Chacun sait que les industries culturelles sont actuellement prises dans une
délicate transition pour sortir de ce « double bind ». Mais à cet égard, une
chose est sûre, les services et les logiques mises en oeuvres par Google (et
d’autres opérateurs d’Internet) doivent être étudiés de plus près.
En conclusion, je souhaite souligner combien ces débats sur l’accès, auxquels est confronté la bibliothèque d’aujourd’hui, sont tributaires de la reconstruction d’une nouvelle « auctorialité », d’une nouvelle référence, adéquate à cet univers numérique et collaboratif.
Au fond, cette nouvelle auctorialité est au carrefour d’un nouveau modèle éditorial, permettant la diffusion sans restriction des connaissances (le savoir est un « bien commun de l’humanité ? », voir à ce sujet la position par exemple de Michel Valensi, Directeur des Editions de l’Eclat) ; d’un nouveau modèle lectoriel (les pratiques multimodales d’accès des jeunes à la culture le montrent amplement ; voir à ce titre sur son Blog les positions d’Alain Giffard pour de nouveaux droits du lecteur dans l’univers numérique) ; enfin d’un nouveau modèle bibliothéconomique : il faut que les personnels des bibliothèques s’approprient pleinement ces mutations et en tirent toutes les conséquences pour l’établissement de la bibliothèque du futur, plus collaborative, plus distribuée, plus accessible en tous lieux et sur tous supports.
Parmi ces conséquences, une des tâches majeures à l’avenir sera pour les bibliothèques de « garantir » au sens éthique du terme, la valeur, l’authenticité, l’identité des connaissances mises en réseau. Eric Schmidt souligne cet aspect dans son article : « Hier, on attendait les nouvelles, aujourd’hui, on sélectionne celles qui nous intéressent(…) Les gens (…) veulent contrôler les médias et non plus les subir ».
Comme le disaient déjà D’Alembert et Diderot, constituer des collections encyclopédiques ne va pas sans écarter les « mauvais livres ». Lourde responsabilité. C’est d’ailleurs dans cette fonction d’évaluation de la connaissance qu’on retrouve une des raisons princeps de la constitution des bibliothèques .
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