Mondes Possibles

De nouveaux pouvoirs de connaissance, d'action et de fiction par et pour l'Internet.

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Vérité et Fiction sur Internet

Résumé
Internet et le web sont souvent loués pour leur prodigieux pouvoir documentaire, mais critiqués également pour les difficultés à statuer sur la véracité des informations obtenues. Le présent article tente de réfléchir sur la nécessité de dépasser cette contradiction. C’est fondamentalement le rapport linguistique au monde qui serait à nouveau en jeu avec le Web. Aussi les relations de référence, de dénotation, de véridiction, de dénotation symbolique et de fiction, apportées par la logique et la philosophie analytique devraient être plus mobilisées. Par ailleurs les conduites humaines, sous-jacentes au Web, devraient être mieux caractérisées à l’aide des théories pragmatiques, afin d’intégrer des métadonnées procédurales. Enfin la question de l’émergence de mondes fictionnels ou de « mondes possibles » au sein de l’heuristique du Web nous semble indispensable pour dépasser l’opposition erreur/vérité. Encore faudrait-il que les outils linguistiques automatiques (métalangage, syntaxe RDF) prennent en compte des dimensions logiques plus riches que celles actuellement envisagées.

Vérité et fiction sur Internet
Y. Maignien

Web et transgression

Internet et son espace de publication généralisé et hypertextuel, le Web, changent–t-ils fondamentalement le rapport de vérité et/ou de fiction que le langage entretient avec le monde ? C’est cette question, apparemment simple, que je voudrais mettre au débat.
Certes, nombreuses sont les interrogations d’ordre éthique, (ou simplement déontologiques pour certains milieux professionnels), qui sont régulièrement posées à l’égard de dérives, d’excès (ou de faiblesses), de transgressions (ou de contraintes) nouvelles que le Web introduit, relativement à des pratiques de communication antérieures. Actes de piraterie, hacking, Hoax, malversations en tous genres que génère l’accroissement des possibilités du réseau mondial, autant pour le courrier électronique que pour le web. Pour certains, ces possibilités nouvelles de tromperie ou de dissimulations _ ou simplement d’indistinction dans le statut ou l’intérêt éditorial _ , si elle les amplifient, ne changent rien à la nature profonde des tendances malfaisantes déjà exprimées depuis des millénaires dans les rapports humains ! A l’extrême, le développement généralisé, plus ou moins masqué, de sites pédophiles, violents, racistes ou révisionnistes, (ou simplement « sans intérêt »), relèverait d’abord des vices fondamentaux de la nature humaine. Pour d’autres, le degré révélé de production textuelle sans commune mesure  avec l’édition imprimée ferait problème, mais au titre de rançon négative des pouvoirs des nouvelles technologies, que de nouvelles régulations devraient juguler à l’avenir (1).
Nous voudrions ici nous interroger sur des raisons spécifiques au medium nouveau qu’est le Net, qui, d’une part sont peut-être moins extrêmes et moins sensibles que ces délits, mais d’autre part, du fait même de leur ambiguïté les rendent à la fois moins lisibles et plus fondamentales.
Autrement dit, la question serait de savoir s’il n’y a pas lieu de reprendre plus fondamentalement le rapport du langage au monde que ce medium fait advenir et entretient.

1.C’est un peu la position de Marc Guillaume, dans l’Empire des réseaux, pour qui le hiatus naît la différence de vitesse, rapide et accélérée pour les technologies, lente et uniforme pour la culture.

 

La question de la référence

Depuis Frege (2), la philosophie analytique, en complément d’autres conceptions du langage, s’interroge sur le rapport de référence (Bedeutung), et par là de vérité, que le langage entretient avec le monde, à la différence de dimensions de sens (Sinn) , _ la fiction pour Frege _ selon lesquelles le langage peut signifier mais sans qu’une vérification soit possible ou même faisable. De ce fait, l’erreur, la tromperie ou feintise, et même la fiction deviennent clairement des secteurs d’exercice linguistique, sans que les possibilités logiques du langage soient réellement engagées. Cet aspect de la philosophie de la logique et du langage est clairement connu depuis longtemps (3) . Dés lors le débat est philosophiquement ouvert de savoir si la fiction est un genre linguistique non référentiel (ou de dénotation littérale nulle), ce que conteste Nelson Goodmann, qui préfère lui, parler de «référence non dénotationnelle » (4) , ouvrant ainsi la voie, sans contester les acquis de Frege, à une compréhension positive des pouvoirs de la fiction.
En quoi tout ceci intéresse-t-il le Web ? L’idée serait ici que le Web, du fait même de son extension géographique, de sa variété multilingue, et donc transculturelle, mais aussi de sa dynamique intrinsèque (hypertextualisation plus ou moins automatisée, décrochage des fonctions d’auteurs, réappropriation de l’ensemble des mondes sémiotiques, iconiques, sonores, symboliques, etc. ) autoriserait pour le moins des pratiques d’expression et de communication où les conditions de vérification et de référencement deviendraient sinon impossibles, du moins malaisées ou aléatoires. A contrario, et cela semble pour l’instant plaider en défaveur des présentes tentatives, force est de reconnaître que la création de fictions sur Internet (sauf de rares et peut-être trop expérimentales réalisations)  se révèle encore « décevante », au sens où elles n’apporteraient rien de plus que ce que la littérature ou le cinéma auraient déjà apporté.
Il nous semble que, notamment à cause du pouvoir illimité d’hypertextualisation, le Web est largement « auto-référentiel » (ou « connotationnel »), et que les limites entre mondes fictionnels, et mondes « vrais » ou vérifiables sont de ce fait beaucoup plus délicates à établir. Une autre façon de le dire serait de postuler que le Web n’offre pas toujours les garanties de vérification, _ étant le lieu possible du mensonge, de l’erreur et de la manipulation _ mais pour autant ne serait pas propice au discours de fiction, justement en ce qu’il est distinct du mensonge.
Rappelons d’abord que c’est bien en terme de vérité qu’il faut caractériser le discours assertif en jeu dans la « référence ». C’est ce que John Searle nomme le « discours sérieux », où justement son modèle est le journalisme, dont il rappelle les quatre règles sémantiques et pragmatiques : l’implication de l’auteur, la fourniture de preuve, l’apport d’une vérité nouvelle, la règle de sincérité (5).
Et c’est d’ailleurs en opposition avec ces « règles verticales » du journalisme (« … qui établissent des connexions entre le langage et la réalité » ), que Searle va distinguer et définir la fiction. « Concevons donc les conventions du discours de fiction comme un ensemble de conventions horizontales qui rompent les conventions établies par les règles verticales »(6) .
Il n’est pas certain que « l’intention de feindre », bien que relevant effectivement de conventions pragmatiques, soit suffisante à faire comprendre en quoi le Web est propice ou non à un discours de fiction. Notre position est plutôt celle-ci. Nous soupçonnons que la question de l’indistinction des pratiques dénotées est plus intrinsèquement liée à la nature du médium lui-même, dans ce qui le différencie qualitativement, et que cette spécificité a largement besoin d’être éclairée au moyen d’hypothèses heuristiques diverses et nouvelles. D’une part de nombreux symptômes appellent à la vigilance. Quand des journalistes (ces gardiens de la référence !) s’inquiètent des pouvoirs (et des détournements ) qu’introduit Google news comme moyen d’éditer des revues de presse automatique (7), la question des techniques profondes de page ranking et d’élaboration logique du procédé ne peuvent être éludées. Quand la diffusion de rumeurs prend de façon privilégiée les voies du Web (voir par exemple les récentes allégations de complot, au sein du Web, à la suite du livre de Meyssan mettant en cause, contre toute évidence, les conditions des attentats du 11 septembre), déclenchant là encore dans le milieu journalistique des mises au point sensibles et radicales (8), il y a lieu de ne pas se mettre la tête dans le sable (9).

2.  Gottlob Frege, Ecrits logiques et philosophiques, Paris, Seuil , 1971, p. 102, “Sens et dénotation”.

3.  Jean-Marie Schaeffer, dans le Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, présente clairement cette tradition. Voir p. 373 « Fiction ».

4.Nelson Goodmann , Manières de faire des mondes, Ed. Jacqueline Chambon, 1992. Voir notamment p. 135 : “ …les mondes de fiction appelés possibles résident à l’intérieur des mondes réels”.

5.John R. Searle, “Le statut logique du discours de la fiction”, in Sens et expression, Paris, Minuit, 1982.
 
6.Id. p. 110.

7.  http://news.google.com/news/gntechnologyleftnav.html Voir aussi le n° 36 d’ Automates-intelligents « Google nous en donne un exemple immédiat. On demandera: où est la démocratie là-dedans? Les gros éditeurs (notamment américains) ne seront-ils pas favorisés par rapport aux petits? Qui nous prouve par ailleurs que les propositions du logiciel ne seront pas remaniées en douce pour éliminer les articles jugés politiquement incorrects? Que deviennent enfin les journalistes et commentateurs? Toutes les manipulations sont possibles, certes. Cependant, on ne voit pas en quoi le système proposé élimine les libres-opinions et les débats. »

8.Voir le Monde du 26/03/02 « Les journalistes et le livre de Thierry Meyssan » et « Internet, l’agora de la rumeur »., ou l’édito du Monde du 20/03/02 « le Net et la rumeur »

9.Voir également Pascal Froissart, “Rumeurs sur Internet” et François Bernard Huyghe, “Du cyberterrorisme comme objet virtuel”, Les Cahiers de médiologie n° 13 “La scène terroriste” . Gallimard, 2002.


Pragmatique et mémétique

A l’évidence, il y a une « pragmatique » du Web, nouvelle, à prendre en compte, non pas marginale, mais profondément liée à ce qui spécifie le Web dans son développement à venir, non encore totalement dévoilé aujourd’hui. Par pragmatique, il faudrait entendre que des comportements humains inédits sont impliquées dans ces pratiques linguistiques ou sémiotiques en ligne. A cet égard, la pratique réglée d’édition, au sens académique du terme, par exemple, explose de toute part, pour le bien sans doute de l’amplification des circulations savantes certes, mais sans doute aussi par la nature négative des remises en cause des règles du jeu (condition d’auctorialité, légitimité de comité de lecture, fonctionnement de comité scientifique, bouleversement des conditions de réception et de lectorat, etc.). A l’évidence, la nature numérique des supports en ligne implique une autre pragmatique que celle en jeu dans l’édition classique. Se refuser à l’admettre, comme le font beaucoup d’éditeurs, restreint et stérilise d’emblée la réflexion. A ce titre, les travaux de l’Ecole pragmatique (auxquels ces réflexions doivent beaucoup (10))  devraient être mieux utilisés.
Un autre axe heuristique consiste à prendre en compte la fondamentale reproductibilité qui caractérise le document numérique, à partir des théories mémétiques. Dans la mesure où ces théories tentent de caractériser l’évolution technologique de duplication matérielle, au sein de la culture, maintenant numérique, comme processus homothétique à celui en jeu dans la sélection génétique et la sélection naturelle au sens darwinien du terme, il convient de prendre au sérieux l’analyse de la mémosphère pour comprendre et dégager les critères de fidélité, de fécondité et de longévité attachés aux processus communicationnels. De ce point de vue, les voies de la référence dénotationnelle ou fictionnelle dont nous parlions plus haut sont redevables d’une économie où le mème numérique, à l’instar du gène, a sa propre logique de compétition et de réussite « les mèmes peuvent prendre différentes routes pour réussir, de la même façon que les gènes ont des stratégies différentes »(11) . La « performance réplicative » foncièrement liée au numérique fait de la copie une valeur supérieure, stratégiquement parlant, à l’original. Auquel cas les questions d’authenticité, de « contenu » de vérité comme preuve et d’adéquation dans la référence dénotationnelle, sont quelque peu bousculées.
Pour prendre une métaphore facile, avec le Web on est passé du stade de la « manipulation », où la question de la vérité relevait d’un rapport quasi manuel, naturel,  au langage, à l’ère de la «machination », au sens où le réseau des machines connectées est ce qui conditionne les jeux contemporains de langage.

10. Qu’Anne Reboul soit ici remerciée pour l’aide apportée. Voir La pragmatique aujourd’hui, Paris, Seuil, Coll. Points, 1998 et Dictionnaire encyclopédique de pragmatique , Paris, Seuil, 1994. A. Reboul et J. Moeschler.

11.Susan Blackmore. The meme machine, Oxford U.P. 1999. Remerciements à A. Reboul là encore d’avoir attiré mon attention sur ces perspectives. Cf. aussi Dennett, D. La conscience expliquée, Odile Jacob 1993, Dawkins, R. Th e selfish gene. La convergence de cette réflexion sur la reproductibilité avec celles de W. Benjamin (cf. un texte antérieur dans le Bulletin des bibliothèques de France , 1997 : « L’oeuvre d’art à l’ère de sa reproduction numérisée » Y. Maignien )

Vers un web sémantique des mondes possibles

De fait, le Web est une première étape pour les automates de communication dans une direction bien connue, notamment des spécialistes du monde documentaire. Son fonctionnement implique de différencier toujours plus langage et métalangage, données et métadonnées, afin que des liens ne se limitent pas à « pointer » sur des informations du réseau, mais puissent « traiter » ces informations. L’enjeu est non seulement qu’au sein du déploiement machinique du langage, soient distingués deux niveaux du modus operandi en termes de recherche et d’identification d’informations, mais aussi qu’à ces métadonnées descriptives soient ajoutées des métadonnées procédurales, filtrant, autorisant, profilant, en fonction de caractérisation préalable des données. On sait qu’elles sont liées aux fonctions de traitement avancé des ressources en ligne, et à la « compréhension » par les machines clientes de requêtes complexes. Nous faisons référence ici aux travaux du Web sémantique et plus précisément à la mise en œuvre de la syntaxe Resource Description Framework (12) .
Si ce ne sont pas les « propriétés textuelles » qui selon Searle permettent de distinguer vérité, erreur mensonge ou fiction, ce sont cependant les descriptions métatextuelles des conventions « horizontales » qui diffèrent et ont besoin d’être spécifiées.
Dores et déjà, des tentatives de métalangages existent pour caractériser et baliser des entités sémantiques, de telle façon qu’elles s’inscrivent dans des rôles fictifs (13). Inversement des romanciers, tel Philippe Vasset (14), ont bien vu que les règles conventionnelles qui président aux univers de fiction pouvaient être maîtrisées, au sens industriel du terme, par des logiciels comme Sriptgenerator, dont son roman donne par ailleurs le descriptif…. « Toute ressemblance avec des personnages ayant existé serait … ».
Depuis Don Quichotte, parlant dans le second volume de ses propres aventures imprimées, jusqu’à Mulholland Drive de David Lynch, la théorie de la fiction a repéré le rôle majeur du métalangage, de la figure de la boucle et de la mise en abîme, permettant ainsi au support d’être inhérent à la problématique de la fiction.
L’hypothèse selon laquelle les métadonnées procédurales pourraient prendre en compte une sémantique d’objets pragmatiquement identifiés est un aspect novateur et central de ces réflexions.
Enfin, ces réflexions pourraient converger de la façon suivante. Pourraient être mis en regard la théorie ou sémantique des mondes possibles comme espace conceptuel adéquat pour représenter ce qui caractériserait Internet, et par ailleurs les outils logiques et syntaxiques dont le Web (sémantique) aura besoin.
Une partie du chemin a déjà été faite par les sémioticiens(15), mais avant que le Web ne se développe. Il est à cet égard étonnant que l’on n’ait pas vu la nécessité de reprendre ces travaux à nouveaux frais, en ce qui concerne l’espace de la communication interactive, et non seulement « le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs » (U. Eco)
L’idée est de penser que le caractère transgressif du Web, loin d’être un défaut serait un système de repères nouveaux relativement auquel il faudrait mesurer, mettre en perspective la publication en ligne. C’est plus du côté du Net Art qu’il faut actuellement se diriger pour trouver de telles expériences transgressives, utilisant des outils interactifs collectifs comme le Weblog ou les Wiki. La question de la véridiction des ressources du Web, ne serait-ce que du fait de leur croissance exponentielle et non maîtrisable en termes déterministes, devient majeure.  Une nouvelle pragmatique du Web est nécessaire pour explorer et révéler cette ambiguité cognitive. Comme nous l’avons signalé(16), les fondements contemporains de la logique (sens, dénotation, référence) sont alors explicitement requis. La question cognitive de la fiction, de l’erreur, de la falsification ou de la transgression des données, et donc des modalités sur lesquelles il y a lieu de statuer en diverses instances du réseau, devient centrale. L’extension d’une syntaxe RDF, ou DAML+OIL, à ces opérateurs modaux a-t-elle un sens (17)? Des ontologies d’êtres fictifs peuvent-elles être définies, afin de problématiser le Web sémantique, pour aider à distinguer vérité et erreur, de part et d’autre ? Le recours aux travaux de logique modale, de la sémantique des mondes possibles, notamment ceux fondateurs de S. Kripke (18) et D. Lewis(19)  pourraient être mobilisés en ce sens, à condition de postuler que le Web est là aussi pour créer des mondes possibles. Le Web, plus peut-être que tout autre medium, pourra-t-il (ce qui n’est pas du tout le cas actuellement) créer une « profondeur narrative » où le « réel » et les « dénotations symboliques » pourraient se composer à l’envi, moins pour cacher et brouiller les pistes, que pour enrichir, en les complexifiant, les possibilités heuristiques d’une lecture du monde.
Que les machines et automates puissent nous aider à mieux structurer et différencier au sein du Web des espaces « réels » (vérifiables), d’autres erronées, mais aussi d’autres « fictionnels », n’est pas le moindre des paradoxes.

12. Plu s récemment des développements à partir de RDF ont été apportés en ingénierie des programmes de métalangage : DAML +OIL et d’ontologies : OWL du consortium W3C.

13.Voir entre autres Interactive Fiction Markup Language (IFML) http://ifml.sourceforge.net, utilisant XML.

14. Philippe Vasset, L’Exemplaire de démonstration, Ed. Fayard, 2002.

15.  Umberto Eco, Lector in Fabula, Grasset & Fasquelle, 1985. Surtout : “8. Structures de mondes” p. 157. Et Thomas Pavel, Univers de la Fiction , Paris, Seuil, 1988. Cet article a aussi une dette envers Alexandre Gefen et son équipe de Fabula (cf. www.fabula.org) cf. Christine Montalbetti, La fiction, et Alexandre Gefen La mimésis, GF Flammarion, Coll. Corpus.
 
16. Là encore à la suite de J.M. Schaeffer et O. Ducrot, Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, Seuil, Coll. Points, 1995.

17. Nous le pensons évidemment, mais il faudrait que s’ouvre un atelier en liaison avec le W3C pour tester ces hypothèses. Il est par ailleurs assez évident que les cloisonnements disciplinaires dans la recherche française en sciences humaines, dont les sciences de l’information et de la communication, interdisent en l’état une recherche de ce type…ou alors dans un autre monde possible.

18. Saul Kripke, La Logique des noms propres, Paris, Minuit, 1982

19. David Lewis, On the Plurality of Worlds, Blackwell Publishers, 1986


Cet article est le chapitre 14 du livre Les défis de la publication sur le Web : hyperlectures, cybertextes et méta-édition, coordonné par Jean-Michel Salaun et Christian Vandendorpe, Presses de l’ENSSIB, Collection « Référence » , Lyon 2004.

07 février 2006 dans (h)Euristique | Lien permanent | Commentaires (0)

Truth and Fiction

This article was published  on http://www.interdisciplines.org/defispublicationweb/papers/13
It was a first version of "Vérité et Fiction sur Internet" (cf. cette note)

Truth and fiction on the  Net
by  Yannick Maignien
(Translated from French by David Horn)

Does the Internet and its  generalized, hypertextual publication space -- the Web --  fundamentally alter the veracious and/or fictional  relationship of language with the world? It is this  seemingly simple question that I would like to submit for  debate.

Undoubtedly, ethical questions -- or simply  deontological interrogations, in certain professional  contexts -- are regularly posed regarding the abuses,  excesses (or weaknesses) and new forms of transgression  (or constraint) introduced by the Web. Piracy, hacking,  hoaxes and fraud of all kinds are generated by the  development of global networks, through the medium of  electronic mail as well as via the Web. For some  observers, these new possibilities for fraud or  dissimulation -- or simply the difficulty of determining  editorial status or even interest -- intensify but hardly  change in a fundamental way the profoundly destructive  tendencies manifested in human relations over the  millennia. In an extreme form of such arguments, the  widespread development (in more or less disguised form)  of paedophilic, violent, racist, revisionist, or simply  «uninteresting» sites, is claimed to be primarily a result of the fundamental perversity of human nature. For  others, the unprecedented level of textual production is  the cause of the problem, but is considered the price we  must pay for the power of new technologies, which new  regulations must restrain in the future (1). I would like  to reflect on various reasons specific to the new medium  of the Net, that, though perhaps less extreme and  delicate than these other infractions, are by their very  ambiguity less visible and more fundamental. In other  words, the question is whether it might be necessary to  rethink in a more profound way the relationship that this  medium introduces and maintains between language and the  world.

Since Frege, analytical philosophy has investigated,  as a complement to other conceptions of language, the  relationship of reference (Bedeutung) and thereby of  truth, that language maintains with the world, as  distinguished from dimensions of sense (Sinn) -- fiction  for Frege -- according to which language can signify even  though verification may not be practical or even  possible. Errors, fraud, pretence and even fiction  therefore clearly become domains of linguistic activity,  without a real engagement of the logical possibilities of  language. This aspect of the philosophy of logic and of  language has long been clearly established (2).  Henceforth, the philosophical debate is open as to  whether fiction is a non-referential linguistic form  (i.e. without literal denotation). Nelson Goodman  contests this claim, preferring to speak of  «non-denotational reference» -- thereby revealing the  possibility of a positive understanding of the power of  fiction, without having to contradict Frege.
How does all this relate to the World Wide Web ?
The idea is that the Web, as a result of its geographic  reach, its multi-linguistic (and therefore  trans-cultural) scope, but also its intrinsic dynamics (a  more or less automated hypertextualisation, the  interruption of the authorial function, the  reappropriation of a whole range of semiotic, iconic,  symbolic and auditory worlds), would seem to permit -- at the very least -- expressive and communicational  practices in which the conditions of verification and  referencing become, if not impossible, at least difficult  or random. However -- and this seems, for the moment, to  contradict the present argument -- we are forced to  recognise that attempts to create fiction on the Internet  (except for a few, perhaps excessively experimental  efforts) have remained «disappointing» in the sense that  they contribute nothing more than that which literature  or cinema have already provided.
It seems to me that, particularly as a result of its  unlimited power of hypertextualisation, the Web is  largely «self-referential» (or «connotational»), and that  the borders between fictional and «true» or «verifiable»  worlds are thus much more difficult to determine.

This is more or less my position; I suspect that that  the lack of distinction among the practices mentioned is  more intrinsically linked to the nature of the medium  itself, to that which distinguishes it qualitatively, and  that it is necessary to broadly clarify this specificity  using varied and innovative heuristic hypotheses.  Numerous symptoms warn us that vigilance is necessary.  When journalists (those guardians of reference!) express  worry over the potential power (and possible abuses) of  Google News as a means of producing automatic press  reviews (3), unavoidable questions are posed regarding  the fundamental techniques of «page ranking» and the  logical elaboration of the system. When the Web becomes a privileged forum for the dissemination of rumours (for  example, the recent allegations of conspiracy in the wake  of Meyssan's book on the September 11th terrorist  attacks, despite all evidence to the contrary), provoking  sensitive and radical responses from the journalistic  community (4), the appropriate reaction is not to hide  our heads in the sand.

The evidence suggests that a new «pragmatics» of the  Web must be taken into account -- not as a marginal  phenomenon, but as an element which, though perhaps not  yet entirely visible, is fundamentally linked to the  future development of the Web. By «pragmatics,» I mean  that these on-line linguistic and semiotic practices lead  to new human behaviours. For example, in this respect,  the regulated practice of publishing (in the academic  sense of the term) falls apart -- with undeniable  benefits for the increased circulation of scholarly reflection, but also undoubtedly as a result of the  negative way in which traditional rules (the condition of  authorship, the legitimacy of reading committees, the  functioning of scientific committees, the conditions of  reception and readership) have been called into question.  For this reason, the work of the Pragmatic School (to  which my reflections owe a great deal (5)) should be put  to more productive use.

Another heuristic trajectory consists in using memetic  theories to take into account the fundamental  reproducibility that characterises digital documents. To  the extent that these theories attempt to characterise  the technological evolution of material duplication in a  cultural context, now digital, as processes homothetic to  those involved in genetic selection and Darwinian natural  selection, we must take seriously the analysis of the  memosphere in order understand and extract criteria of  fidelity, fruitfulness, and longevity attached to communicational processes. From this point of view, the  paths of denotational and fictional reference mentioned  above owe a great deal to an economy in which the digital  meme, like the gene, has its own logic of competition and  success: «memes can take different paths in order to  succeed, in the same way that genes use different  strategies» (6). As a result of the «replicative  performance» intrinsic to digital formats, the value of  the copy is superior (in strategic terms) to that of the  original -- in which case, questions relating to authenticity, to «content,» to truth as proof, and to the  adequacy of denotational reference, are somewhat  disrupted.

In relation to these hypotheses, according to which  digital language is, in its «machination,» beyond that  which formerly bore the admirably manual name of  «manipulation,» the Web begins to follow a path well  known to information specialists. Its mode of operation  implies an ever-increasing distinction between language  and metalanguage, data and metadata. At issue is not only  the distinction, within the machinic deployment of  language, between two levels in the modus operandi of the  search for and identification of information, but also  the claim that procedural metadata (7) should be added to  these descriptive metadata, filtering, authorising,  profiling, according to prior characterisations of the  data. As we know, this is related to future advanced  treatment techniques for on-line resources: client  machines will «understand» complex requests.

The hypothesis that procedural metadata could take into  account a semantics of pragmatically identified objects  is an innovative and central aspect of these reflections.

To conclude, these considerations could converge in  the following manner: the theory or semantics of possible  worlds, as an adequate conceptual space for representing  the characteristics of the Internet, could conceivably be  juxtaposed with the logical and syntaxic tools that the  (semantic) Web will require. The idea is that the  transgressive character of the Web, far from being  (exclusively) a flaw, could constitute the new system of  benchmarks in relation to which web publishing must be  put into perspective and evaluated. The veridiction of  Web resources becomes a central question, if only because  their growth is exponential and uncontrollable in  determinist terms. As I have indicated (8), the contemporary foundations of logic (sense, denotation,  reference) are quite explicitly necessary. Cognitive  questions of error, of fiction, of transgression or  falsification of data, and therefore those regarding more  generally the ways in which the network's various  manifestations might be regulated, become  essential.

Does the extension of an RDF syntax to these modal  operators make sense ? (9). From this point of view, we  may be able to mobilise the field of modal logic and the  semantics of possible worlds, particularly the  foundational work of S. Kripke and D. Lewis, provided  that we posit that the Web also exists to create possible  worlds. The Web, perhaps more than any other medium could  (though this is not yet the case), create a «narrative  depth,» in which the «real» and the various «symbolic  denotations» could ceaselessly reconfigure themselves,  not so much in order to dissimulate or to confuse, but to  complexify, and thereby enrich, the heuristic  possibilities of a reading of the world.

That machines and automata might help us to better  structure and differentiate, on the Web, «real»  (verifiable) spaces and erroneous or «fictional» spaces,  is by no means an insignificant paradox.

(1) This is, to a certain extent, the point of view of  Marc Guillaume, see l'Empire des réseaux, for whom  the discrepancy is a result of unequal development: rapid  for new technologies, slow and uniform for culture.

(2) Jean-Marie Schaeffer, in the Nouveau  dictionnaire encyclopédique des sciences du langage,  provides a clear presentation of this tradition. See p.  373, «Fiction»

(3) see http://news.google.com/news/gntechnologyleftnav.htmland  Automates-intelligents n° 36: «Google provides a current  example. The question will be posed: in what way is it  democratic? Won't big (notably American) publishers be  privileged, as opposed to small ones? What proof do we  have that the results produced by the program won't be  quietly altered in order eliminate articles considered  politically incorrect? What will happen to journalists  and editorialists? Undoubtedly, all kinds of  manipulations are possible. However, we don't see how the  proposed system eliminates debate and the liberty of  opinion.»

(4) See Le Monde, 26/03/02: «Les journalistes  et le livre de Thierry Meyssan», and «Internet, l'agora  de la rumeur», or the editorial published in Le  Monde, 20/03/02: "le Net et la rumeur"

(5) I would like to thank Anne Reboul for her help.  See La pragmatique aujourd'hui Points essais Le  Seuil, 1998 and Dictionnaire encyclopédique de  pragmatique, Seuil, 1994. A. Reboul et J.  Moeschler.

(6) Susan Blackmore. The meme machine, Oxford  U.P. 1999. Thanks again to A. Reboul for having drawn my  attention to these perspectives. See also Denett, d.  La conscience expliquée, Odile Jacob 1993,  Dawkins, R. The selfish gene. On the convergence  between this reflection on reproducibility with those of  W. Benjamin in bulletin des bibliothèques de  France, 1997: «L'oeuvre d'art à l'ère de sa  reproduction numérisée» Y. Maignien)

(7) I am referring here to the semantic Web, and more  precisely to the Resource Description Framework  syntax.

(8) Again, following J. M. Schaeffer et O. Ducrot  Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du  langage Essais Points Seuil, Paris 1995.

(9) I think so, obviously, but a working group should  be created in collaboration with the W3C in order to test  these hypotheses.

08 février 2006 dans (h)Euristique | Lien permanent | Commentaires (0)

"Sciences Humaines" : Les mondes de la fiction

Img_1659_1 Je vous invite à découvrir le dossier  sur la Fiction coordonné par Jean-François Dortier dans l'excellente revue "Sciences Humaines" N° 174 d'août septembre 2006.

Jean-François Dortier, par ailleurs rédacteur en chef de la revue, signe un premier article  "L'homme descend du songe"  dans lequel il rappelle la dette que nous avons en cette matière  à l'égard  de Borges (Fictions)  et ses mélanges ciculaires entre réalité et fiction. Dette d'ailleurs que Borges (la Bibliothèque de Babel) honore envers Leibniz et sa théorie des mondes possibles dans ses Essais de Théodicée (1710) .

De fait, cet article discute des limtes respectives entre fictions et textes référentiels. L'approche est ici celle de Jean-Marie Scheffer (Pourquoi la Fiction ? Seuil 1999) et des auteurs des articles qui complètent ce dossier ; celui d'Alexandre Geffen  (Fabula.org) insiste sur le renouvellement des théories de la narration autour de ces notions de fiction et de monde possible  dans "Aux frontiéres de la fiction "; celui également de Nancy Murzilli .
L'idée générale est que la fiction, loin de relever de la seule catégorie esthétique de l'imaginaire ou psychologique du "mensonge" , a une profonde valeur heuristique. D'où la référence centrale à la théorie sémantique des mondes possibles.
Un encart rappelle ici la redécouverte de cette notion de mondes possibles vers 1950 par les logiciens de la logique modale Saül Kripke et Jaanko Hintikka. Cet encart , comme l'article de Nancy Murilli , présentent aussi  l'approche en terme de réalisme modal du logicien américain David Lewis  (dont nous parlons dans ce Blog avec notamment l'oeuvre de Jacques Roubaud). 
Pour Lewis ( On the plurality of Worlds, 1986) en effet tous les mondes possibles (comme celui actuel où nous vivons) sont bien réels, et non seulement hypothétiques, théorie provocante  s'il en est " Notre monde réel n'est donc qu'un monde possible actualisé" ( Lewis, Couterfactuals, 1973)

Le dossier comprend également un autre article de Jean-François Dortier "Les Lois du merveilleux" explorant le très riches formes du fabuleux, du merveilleux et de l'imaginaire, mais insistant pour montrer que la création et ce pouvoir imaginaire humain ont  leurs  lois de composition" et ne sont pas "infiniment varié (s)".  Un article de Laurent Destot complète cette approche du côté de la Science-Fiction et de la Fantasy, de l'Utopie, der l'Uchronie et des Jeux de rôle.

Enfin un article de Victorine de Villeroy, psychologue, ("Pourquoi sommes-nous si menteurs ? ")  souligne l'utilité fictive du mensonge. Il est dommage que cette approche psychologique du mensonge  soit ici vue sous le seul aspect de l'intersubjectivité ( pour aller vite entre deux ego)  alors que cet éloge du mensonge, "l'erreur utile" , devient sujet à caution dés lors qu'on parle de mensonge  d'Etat, de rumeurs ou de manipulation historique. La dimension sociale de la dénégation ou du négationnisme méritait un autre traitement...et met à caution la notion de "mensonge utile". Contrairement à ce que pense Victorine, Kant pourrait bien (transendantalement  s'entend)  avoir  raison.

On retiendra dans ce riche dossier les arguments de Nancy Murilli, membre du  GRAPPHIC -groupe de recherches associées sur le pragmatisme et la philosophie contemporaine de l'Université de Provence, avec Jean Piere Cometti- qui détaille la théorie des conditionnels contrefactuels de David Lewis . (En gros , demandons nous , par exemple, ce qui ce serait passé si ...Jospin -ce "désignateur rigide" selon Kripke- avait été élu en 2002 ? ...) ; N. Murzilli au passage y oppose les théses relativistes des "versions de monde" de Nelson Goodman : " La fiction permet de multiplier à l'infini l'expérimentation des possibles, comme autant de points de vue différents sur un aspect des choses, et ce faisant nous apporter  une meilleure compréhension du monde. Car le réel n'est jamais qu'une construction dont la fiction édifie certains possibles", conclue Nancy Murzilli,, plus dans le sillage de Goodman que de Lewis.

Il est dommage  ( mais ce Blog veut y remédier !) que parmi les structures de la fiction et des mondes possibles n'aie pas été interrogée la forme numérique prise defaçon contemporaine par le truchement d'Internet. Non seulement comme "réalité virtuelle" de la simulation informatique, mais en tant qu'Internet est la construction "rtéelle" au sens de Lewis, d'un (ou d'une infinité de) monde (s) parallèle(s) par la production de sens à laquelle se livrent les millions d'internautes.  N'en déplaise à Goodman, Internet est à la fois mot et monde, réalité en perpétuelle "actualisation" ...où le réseau  (humain et technique à la fois) joue un rôle toujours plus important.
Reprenons notre exemple : ..."Et si Jospin avait   été élu en 2002 ? ..." est une occurence contrefactuelle rencontrée largement sur Internet. En général d'ailleurs, le type de réponse est majoritairement ..."cela n'aurait pas changé grand chose"... Outre que cela a de quoi déculpabiliser les 82% d'électeurs du second tour, cela signifie aussi qu'il est plus dur qu'il n'y paraît d'inventer vraiment de la différence en politique....
Euh! peut-être est-ce justement pour cela que Jospin ( dans l'inconscient politique des électeurs)  n'est pas passé au premier tour, ce qui cette fois en dit long sur l'adhésion fondamentale et implicite  des foules à la théorie des Mondes possibles de  Lewis et sa reconnaissance en Jospin du "désignateur rigide" kripkéen type. (Ceci n'est pas une plaisanterie, la Logique des noms propres  de Kripke est aussi une importante réflexion sur   la "politique fiction").

Le jour où le Web sémantique (comme je le suggère dans mon article Vérité et Fiction sur Internet) , grâce a un moteur de recherche autrement intelligent que Google, ira chercher des briques d'information dans l'ensemble ( ou dans les ensembles ontologiquementr repérés comme édifiant des mondes) pour construire une réponse adaptée à la requête en jeu ( et donc indépendamment des sites web d'où ces briques seront prélevées....) alors il faudra bien admettre qu'existent per se des mondes possibles qui ne doivent leur existence logique qu'aux opérateurs modaux qui leur auront donné valeur de vérité. 

Mais il coulera sans doute encore beaucoup d'eau sous les ponts numériques avant qu'on ne travaille en ce sens....

24 juillet 2006 dans (h)Euristique | Lien permanent | Commentaires (0)

Les bibliothèques numériques face aux nouveaux enjeux de la connaissance.


Communication faite lors du Colloque du centenaire de l' Association des Bibliothècaires de France Paris Juillet 2006

«  Une des raisons pour lesquelles il est bon de lire, c’est non pour apprendre et se rappeler, mais pour ignorer et oublier. De même que les encyclopédies et les bibliothèques, la fonction principale n’est pas seulement de conserver ce qui valait la peine d’être gardé en mémoire, mais aussi de filtrer et d’effacer ce qui ne vaut pas la peine d’être appris ».
Umberto Eco. Interview de la Repubblica. Juin 2006. (trad. Y.M.)

Non sans avoir de nouveau remercié l’ABF et son Président, Gilles Eboli, de m’avoir invité à participer à votre congrès du Centenaire, je voudrais résumer ici la teneur de mon intervention.

L’essentiel de mon propos consiste à caractériser « l’âge de l’accès », lié à la révolution numérique, et les nouveaux enjeux auxquels sont dés lors confrontés les bibliothèques.

Cet âge de l’accès est caractérisé par trois facteurs :

- Une technologie de la mémoire en croissance exponentielle

- La « reproductibilité de masse »

- L’ubiquité

Mon propose veut montrer qu’au cœur, au croisement de ces trois axes, c’est la notion d’ « Auteur », d’auctorialité qui est profondément modifiée. Les bibliothèques , quelle que soient leur vocations, devront prendre en compte cette mise en cause profonde de l’auctorialité.

Technologie de la mémoire. Une des raisons de l’invitation de Gilles Eboli vient de ma participation aux travaux du rapport mondial de l’Unesco sur les Sociétés de savoir. Ma contribution s’intitulait « Prospective du stockage du savoir et avenir des bibliothèques ». Je vous y renvoie sur le site :d’archives ArchivSic : http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/index.php?halsid=902c3779b1372b6725457dd540cbb69a&view_this_doc=sic_00001423&version=1

Un des acquis de cette étude réside dans la nécessité de prendre en compte le découplage entre conservation et accès. On parle dés lors d’ « Ubiquitous storage ». De fait, la Bibliothèque, au sens classique, n’est plus le seul lieu où l’on constitue des « collections » .

Par ailleurs, du côté de ses « publics » la bibliothèque ne peut plus avoir à faire à son seul « public local ». Que faire des populations qui migrent dans le monde ? Partent-elles avec leurs «bibliothèques », leur mémoire ? Accèdent-elles à de nouvelles bibliothèques de leur « savoir d’accueil » ? Où se fait, s'enregistre le mélange des deux ?

Le « moteur de recherche », comme outil d’identification et de recherche devient la Bib_babel alors même que ses techniques et ses pratiques sont sujets à caution. (Cf. le débat sur le modèle économique et juridique de Google). Autre caractéristique : en acceptant comme telle –globalement, car on sait que des exemptions sont possibles- la distinction entre patrimoine libre de droit (après 70 ans depuis la mort de l’auteur) et accès soumis à autorisation de ayants droits, la Bibliothèque se coupe d’une possibilité de l’ « Open access » en cours, du Savoir comme bien commun de l’humanité.

Le deuxième trait qui stigmatise la perte d’aura de l’auctorialité, c’est la reproductibilité de masse ouverte par le numérique. Là encore, permettez moi (pour aller vite) de renvoyer à un texte de 1995 que vous trouverez sur ArchivSic : “L'oeuvre d'art à l'époque de sa numérisation”, Bull. Bibl. France, N° 46, 1995. Les œuvres sont produites en vue de leur reproductibilité. Pour aller vite, c’est la copie qui fait référence, non plus l’original. Globalement est ouverte une ère où, ce qui fait « autorité, c’est l’audience, la renommée, la réputation (mesurée par le PageRanking chez Google) et non le seule valeur intrinsèque et scientifique des connaissances. On mesure tout l’intérêt social, mais aussi tout le danger de tels fondements de la « référence ». Et les Bibliothèques sont confrontées au premier chef à des savoirs qui seraient d’abord corrélés à leur valeur de fréquence informative, sinon de « propagande » sociale.

Le troisième trait, majeur, est l’avènement de l’ère de l ‘« ubiquité » . Cette notion d’Ubiquitous computing, ou d’« informatique pervasive », est liée à la convergence des télécommunications, des procès informatiques et de la numérisation des contenus. Elle est au centre des interrogations concernant le Web 2.0, tel que Howard Reingold le définit.

Notre table ronde, ne serait-ce que par la présence de Madame Agnès Saal, Directrice générale de la BNF, de la présentation également du projet Quaero, est très orientée vers le devenir des grandes Bibliothèques numériques.

A ce titre, je souhaite m’appuyer sur une page récente du journal Le Monde  du 25 mai a (malicieusement ?) mis sur la même page un article de Jean-Noel Jeanneney, Président de la Bibliothèque nationale de France : « Vers la très grande Bibliothèque numérique » ( avec ce sous titre : «  Français au départ, le projet de numérisation du patrimoine écrit prend de l’ampleur. Pour ne pas laisser la planète à Google ») , et un article d’Eric Schmidt, PDG de Google Inc. « Internet bouscule toutes les situations acquises » ( avec ce sous titre : «Réservée jusqu’à présent aux pays riches, la Toile sera accessible à tous grâce au téléphone portable »).
Malicieuse et intelligente présentation du journal, car on le sait, il y a 16 mois, le journal Le Monde avait publié un article fameux de Jean-Noel Jeanneney appelant à un sursaut politique national, puis européen, devant la menace d’hégémonie culturelle du moteur de recherche et de son modèle économique, s’appuyant sur les effets induits de la publicité associée.
Jean-Noel Jeanneney avait d’ailleurs développé cette argumentation dans un ouvrage paru le 27 avril 2005 Quand Google défie l’Europe. Plaidoyer pour un sursaut, chez Mille et une nuit.

La confrontation est donc, un an après, d’autant plus intéressante.
D’une part on peut s’interroger sur la célérité des mesures appelées des vœux du Président de la BnF. Fort du soutien de la Présidence de la République et d’un intense lobbying européen et international, les grandes institutions européennes de conservation, de signalement et de communication des œuvres physiques (imprimées, cinématographiques, vidéos, musicales ou multimédias) peinent à mettre en œuvre des plans réels de numérisation de masse, du fait essentiellement de la complexité et de l’ampleur des négociations financières, logistiques, normatives  et des politiques inter-étatiques, inter-établissements, qu’il faut réaliser avec l’appui de comités de pilotage ad hoc. Et ce non seulement pour la numérisation du patrimoine libre de droits, mais plus encore pour les  documents de moins de soixante dix ans couverts par le droit d’auteur. 
L’article de Jean-Noel Jeanneney fait ainsi allusion à l’avènement de ce portail commun dont le prototype européen sera proposé à l’automne . (On se rappellera qu’il y a environ deux mois, la Commission européenne avait mandaté le site hollandais de The Electronique Library pour mener à bien cette plateforme ; par ailleurs, le Président de la BnF ne fait pas allusion à Quaero, censé être la réponse européenne au moteur de recherche Google…)

Pendant ce temps, le développement de Google et de ses services a été d’une grande vigueur, fournissant des accès et des services sur les images, les cartes, les étoiles, posant ainsi de nombreuses questions éthiques liées aux libertés et aux manipulations d’accès… bousculant les ayants droits, « suggérant seulement à ceux-ci, avec effronterie, de protester,- dit le Président de la BnF- s’ils n’étaient pas contents».

Mais l’essentiel de la mise en regard de ces deux articles nous semble aller au-delà de ces apparentes (et importantes) différences. Ce qui est surprenant est de voir combien l’ensemble du texte de Jean-Noel Jeanneney est tributaire d’une logique de l’offre, combien le texte d’Eric Schmidt, PDG de Google, est lui inspiré par une logique de l’accès.
Logique et nature de l’offre pour le Président de la BnF. Quantitative : numériser plus de 100.000 ouvrages supplémentaires en France dés 2007 ; maîtriser les coûts et les techniques de numérisation ; qualitative : offrir les types et formats de documents développant Gallica, dont l’indexation doit être modernisée ; idéologique : assurer la diversité culturelle, se soustraire à l’hégémonie anglo-saxonne ; assurer notamment l’assise francophone, et non seulement européenne de cette offre ; juridique enfin : «Faire franchir à la BNUE la frontière chronologique, fixée à soixante dix ans après la mort des auteurs, qui coupe en deux notre héritage culturel. »

Du côté de Google et de son patron, rien de tout cela. La seule question importante aux yeux d’Eric Schmidt, assez en cohérence avec les analyses de Reingold, est l’élargissement des accès et de la demande, sur les mêmes bases libertaires qui ont défini et mis en place le protocole Internet IP au niveau mondial. Certes une offre de 15 millions d’ouvrages sur Internet est donnée comme objectif, mais seulement en tant que ce seuil est de nature à faire sauter les verrous du contrôle de l’information, dans les sphères économiques, politiques et cognitives . « Hier on attendait les nouvelles. Aujourd’hui on sélectionne celles qui nous intéressent ».
L’information doit devenir une ressources non-rivale, dont l’utilisation (ou la valorisation) par chacun n’enlève rien à la qualité de l’information disponible pour autrui.
S’il faut une offre numérisée beaucoup plus ample (celle des bibliothèques, des médias), c’est parce que la soif de connaissance de la demande ne se satisfait pas des limites actuelles : 10% seulement de l’information mondiale est disponible en ligne, et seulement un cinquième de la planète  est connectée à Internet, alors qu’un quart des sujets de requêtes sur Google concernent des sujets demandés pour la première fois, signe de la vigueur étonnante de la soif d’accès et d’information.
De plus, pour Schmidt, cette information n’est pas une offre passive, c’est un accès interactif : un blog par seconde. Aussi en conclut-il très logiquement que le médium d’accès à Internet ne sera plus le micro-ordinateur, mais sera le téléphone mobile, le portable. 
Là encore, la démocratisation libertaire de l’Internet et des technologies fait office de rouleau compresseur : la fracture numérique sera résorbée par les portables, moins onéreux, trois fois plus nombreux que les ordinateurs de bureaux, et se développant deux fois plus vite ; la Banque mondiale estimant que plus des deux tiers de la population du globe est desservie par un réseau de téléphonie mobile, Schmidt de conclure : «  Le portable sera le prochain phénomène technologique majeur ouvrant beaucoup plus largement l’accès à Internet et ses avantages ».

Cette opposition frontale entre une logique de l’offre et celle de l’accès (qui certes ont des recoupements) trouve à l’évidence ses origines dans des présupposés philosophiques, économiques et politiques profonds qui divisent en effet des visions américaines ( sans doute pas toutes !) et européennes ( du  moins celles où une vision française cherche à imposer son volontarisme, sur fond d’absence de politique communautaire claire).
Au fond, la conception de Google suppose que l’information soit suffisamment et numériquement abondante pour qu’elle ne se limite plus sur des critères de rareté de l’offre ou de contrainte de disponibilité juridique, encore moins freinée par de mauvaises régulations étatiques. Cette conception, au lieu de penser le numérique dans la continuité des  vecteurs culturels traditionnels, se projette résolument sur la qualité des services et des accès potentiels et de nouveaux processus de création de valeur ( dont bien sûr la publicité associée, mais pas seulement).
On a bien là deux logiques difficiles à concilier. Certains avanceront : En quoi un téléphone portable permettra -t-il l’accès et la lecture de la Comédie humaine de Balzac ?  Est-on bien sûr que la question se pose en ces termes ? Si les Bibliothèques ont un rôle patrimonial et culturel incontournables, faut-il faire de celles-ci, aussi important soit leur rôle, le protagoniste essentiel –sinon unique-  de la numérisation de la culture ?  Le succès de la récente numérisation et mise en accès des archives de la télévision par l’INA est instructif à plus d’un titre. Et si l’indexation fine de la Comédie humaine ouvrait aussi, au XXI ème siècle, sur la Chine de Dai Sijie et de sa petite tailleuse?
C’est bien aussi du côté du développement des nouveaux services aux publics les plus divers, des nouvelles formes d’accès pour des missions sociales toujours plus larges (y compris pour les bibliothèques, lieux sociaux par excellence) que l’avenir numérique de la culture doit être recherché.   

La Bibliothèque numérique européenne, ne devrait-elle pas être aussi (et surtout ?) le réseau de multiples initiatives ( petites et grandes, singulières, différentes, complémentaires) sur tout le territoire de l’Europe des 25 ? C’est à ce titre que l’offre nouvelle de collections numérisées aurait un sens. Et cette structuration européenne et collaborative de la demande ne devrait rien à Google … ! La Ville de Rome, où je travaille actuellement s’est ainsi lancée dans un projet de terrain, (hébergé par le Goethe Institut ) à la fois ambitieux par l’implication de presque toutes les communautés européennes de cette ville , et modeste par les moyens en œuvre.

Si la soif d’accès et de services, y compris tirée par des vecteurs exponentiels et relationnels comme le téléphone portable, est la variable majeure, il faut que les industries culturelles adaptent des offres croissantes, ouvertes et créatives. Et non l’inverse, restreindre l’offre de peur que des accès incontrôlés  en menacent le périmètre actuel de valorisation.
Chacun sait que les industries culturelles sont actuellement prises dans une délicate transition pour sortir de ce « double bind ». Mais à cet égard, une chose est sûre, les services et les logiques mises en oeuvres par Google (et d’autres opérateurs d’Internet) doivent être étudiés de plus près.

En conclusion, je souhaite souligner combien ces débats sur l’accès, auxquels est confronté la bibliothèque d’aujourd’hui, sont tributaires de la reconstruction d’une nouvelle « auctorialité », d’une nouvelle référence, adéquate à cet univers numérique et collaboratif.

Au fond, cette nouvelle auctorialité est au carrefour d’un nouveau modèle éditorial, permettant la diffusion sans restriction des connaissances (le savoir est un « bien commun de l’humanité ? », voir à ce sujet la position par exemple de Michel Valensi, Directeur des Editions de l’Eclat) ; d’un nouveau modèle lectoriel (les pratiques multimodales d’accès des jeunes à la culture le montrent amplement ; voir à ce titre sur son Blog les positions d’Alain Giffard pour de nouveaux droits du lecteur dans l’univers numérique) ; enfin d’un nouveau modèle bibliothéconomique : il faut que les personnels des bibliothèques s’approprient pleinement ces mutations et en tirent toutes les conséquences pour l’établissement de la bibliothèque du futur, plus collaborative, plus distribuée, plus accessible en tous lieux et sur tous supports.

Parmi ces conséquences, une des tâches majeures à l’avenir sera pour les bibliothèques de « garantir » au sens éthique du terme, la valeur, l’authenticité, l’identité des connaissances mises en réseau. Eric Schmidt souligne cet aspect dans son article : «  Hier, on attendait les nouvelles, aujourd’hui, on sélectionne celles qui nous intéressent(…) Les gens (…) veulent contrôler les médias et non plus les subir ».

Comme le disaient déjà D’Alembert et Diderot, constituer des collections encyclopédiques ne va pas sans écarter les « mauvais livres ». Lourde responsabilité. C’est d’ailleurs dans cette fonction d’évaluation de la connaissance qu’on retrouve une des raisons princeps de la constitution des bibliothèques .

28 septembre 2006 dans (h)Euristique | Lien permanent | Commentaires (0)

Une Second Life pour Google ? Ce que seront les moteurs de recherche du futur

Plus de 80% des internautes utilisent les moteurs de recherche comme porte d’entrée sur Internet, et parmi ceux-ci une immense majorité utilise Google. Ce moteur de recherche, en moins de 10 ans d’existence, s’est imposé par la pertinence des réponses apportées aux requêtes posées. Mais la recherche d’informations comme accès à la diversité des contenus du Web et des Blogs montre déjà ses limites et Google est engagé dans une diversité effrénée de services pour assurer son développement. Mais ce sont les conditions de navigation dans Internet qui seront alors à repenser.

Là où les moteurs linguistiques indexaient et recherchaient des mots-clés, indice de contenus, Google, on le sait module fortement cette indexation par le « Page Ranking », l’audience ou la notoriété d’un site, mesurées en fonction du nombre de liens qui pointent sur ce site. En un sens Google, comme les modèles scientométriques de citations («Qui cite qui ? Qui est cité par qui ? ») postule que la qualité d’un contenu est fonction de l’intérêt qu’il suscite. En moins de 10 ans, Google a fait de cet algorithme la base d’un pouvoir économique sans égal, (près de 100 milliards de dollars de capitalisation boursière) lui permettant d’élargir ses services à la connaissance géographique (Google Earth), et donc, potentiellement avec tous les couplages de géolocalisation ( GPS,…), au contenu des livres numérisés et des bibliothèques (Google Book) , aux images vidéo auto-produites (YouTube ) aux Blogs (GoogleBlog), à la messagerie et la correspondance privée( Gmail), à la presse (Google News), etc.

Tout ceci est connu. Ce qui l’est moins est que cette puissance économique, au fond captant la notoriété, la doxa, l’opinion croissante entourant toute information, repose sur le modèle d’élection publicitaire, de façon beaucoup plus sophistiquée qu’aucun média ne l’avait fait à ce jour. Comme le dit John Batelle [1], l’indexation à laquelle procède Google n’est pas seulement celle des sites et pages visités et accumulés par les robots d’un immense réseau d’ordinateurs. C’est aussi et d’abord la constitution de « la base de données de nos intentionnalités ». Chacun de nos milliards de clics qui chaque mois recherche de l’information, de la connaissance, des loisirs, des opportunités économiques commerciales ou financières, est répertorié et indexé. C’est cette « base de données » de nos recherches, besoins, envies, désirs de toutes natures qui est « vendue » automatiquement aux annonceurs, ciblant en retour toute proposition commerciale au plus près des requêtes sociales ou culturelles des Internautes.

Qu’un grand projet franco-allemand, Quaero, soit en route pour concurrencer Google, on ne peut que s’en réjouir. Les compétences linguistiques, statistiques des chercheurs européens sont sans doute aussi bonnes que celles de Larry Page et Sergei Brin, les créateurs de Google, en 1997. Après tout, ceux-ci s’étaient largement nourris de l’expérience de Louis Monnier, incompris en France et parti créer AltaVista dans les années 90 aux USA. Des sociétés françaises comme Exalead sont elles-mêmes les héritières de cette aventure des moteurs de recherche. Mais à l’évidence la question n’est plus posée sur le seul terrain scientifique ou technologique. La masse critique économique et sociale de Google oblige à considérer d’autres voies, à repenser la problématique de référence.

D’une part, en mois de 10 ans, le Web s’est considérablement développé dans la socialisation qu’on attendait de lui. D’autre part, cette socialisation s’est développée dans la virtualité qui dés l’origine caractérisait la communication informatique.

En premier lieu, Google est en effet en passe d’atteindre les limites de ce qui fait sa force. Le modèle de « notoriété démocratique » qui est au fond de l’algorithme, la pertinence corrélée à l’audience, est un modèle en passe de se vicier. La notoriété de l’information, le nombre de liens qui pointent sur celle-ci, ne peut être que l’indice de sa valeur partagée, non de sa valeur intrinsèque. Être largement cité (et citer largement !) dans beaucoup de domaines de rationalité, peut autant être le signe d’un intérêt foncier que d’un engouement de mode. Certes un article scientifique très cité peut être supposé plus pertinent qu’un article peu cité. Mais aux marges, l’inverse est tout aussi vrai : un article réellement novateur sera largement incompris, délaissé pendant un temps donné, comme l’ont été, à leur époque les théories de la thermodynamique de Sadi Carnot ou la génétique de Mendel.

Questions de "confiance"

Certes, Internet est autre chose qu’un espace de publication scientifique, et le sexe, le jeu le business et la rumeur y règnent massivement. Mais justement, si toute création esthétique ou culturelle se trouve également marginalisée, broyée, - quelles que soient les justifications libertaires avancées- si l’information de qualité se trouve nivelée par la presse gratuite et l’accès libre, c’est le signe que l’algorithme de Google ne parvient pas à être autre chose qu’un thermomètre de l’opinion commune. Pour un marché de masse et d’entertainement, c’est bien suffisant. Pour asseoir une hégémonie cognitive et heuristique (se repérer dans le foisonnement du réseau), ça ne l’est plus. L’entreprise de Mountain View l’a bien vu, en venant de déposer la notion de « Trust Ranking » (rang de confiance) , qui devrait remplacer celle de Page Ranking, pour classer, filtrer et hiérarchiser les connaissances. Cette indexation renverrait alors à la capacité de placer des indices de confiance (de vérification, d’authentification) en plus des indices de notoriété déjà utilisés. On se doute bien que c’est autant pour des raisons économiques et financières que cognitives ou éthiques que ce besoin de « confiance » s’impose désormais dans la recherche d’information.

D’une part, il n’est pas certain que ce soit ni simple ni faisable d’attribuer ainsi de tels « indices de confiance ». Cela suppose de classer des sites et des contenus de références, démarche encyclopédique ou ontologique assez étrangère à la culture de Google. Mais surtout, difficulté parce qu’Internet n’est pas une bibliothèque statique, où les documents conservés attendraient qu’on les lisent. C’est un univers qui à chaque instant se déforme, se développe, pousse des rhizomes, efface, retranche, ajoute, bouture et lie des images, textes, données et calculs en tout sens.

Au fond, Google se heurte à ce qui se révèle être la caractéristique principale de l’Internet : l’information s’enfle là où elle est sensible, controversée, culturellement, politiquement : d’où vient le réchauffement climatique ? Qui a tué Habyarimana le 6 avril 1994 au Rwanda ? Comment se répand la Grippe aviaire ? Quels sont les causes et effets du 11 septembre ? etc. Au fond, le « Multiverse » qu’est Internet se fait l’écho des énigmes et controverses du siècle. Même si on peut aussi y trouver la recette de la tarte Tatin ou acheter une voiture…

Autant dire qu’en la matière, la référence à des « tiers de confiance » (des institutions académiques, des gouvernements, des grands média, etc…) ne peut être qu’une réponse partielle, leur fonction (et leur pouvoir) ne pouvant trancher ou résoudre des controverses aussi foisonnantes.

Cette limite intrinsèque de Google, au fond Bachelard l’avait déjà supposé, doit être trouvée du côté du sens même de ce qu’on nomme « chercher », activité qui va de la quête de l’horaire d’un train à la question métaphysique ultime : « Quand on ne sait pas ce qu’on cherche, on ne comprend pas ce qu’on trouve »

D’autre part, Internet a re-découvert (ce qu’on feint d’appeler le Web 2.0), que l’indexation qui préside à l’efficacité de la recherche d’information pouvait aussi, et plus judicieusement être recherchée du côté des prescripteurs ou évaluateurs de l’information que sont les internautes eux-mêmes. Un marquage ou étiquetage libre de toute information pré-conçue la contextualise plus sûrement que toute catégorisation sémantique ou logique d’ordre encyclopédique. Le monde n’est pas un annuaire hiérarchisé, mais si j’identifie, par des chaînes de repérages assez efficaces les communautés qui indexent telle ou telle connaissance, ce repérage social sera qualitativement d’une rare efficacité. Nul n’est alors besoin d’un thesaurus fermé, de termes d’ « autorité », intangible, pour marquer les connaissances. Un « nuage » de tags, de marques, suffit à repérer les « folksonomies », les ontologies sociales qui ne cessent de se former et de se déformer dans l’univers du réseau en fonction des communautés d’intérêt. La blogosphère, par ses capacités éditoriales canalisant les flux d’informations, « syndicant » les réseaux de contenus, mutualisant les thématiques, est le type même de cette socialisation dynamique accrue que seul Internet est capable de faire naître.

Il y a fort à parier cependant que ces logiques, aussi prometteuses soient-elles ne pourront dépasser la création « d’ontologies régionales », partielles, et n’apporter qu’une réponse limitée à la recherche de « confiance » comme clé de la recherche du futur. Le Web sémantique, promu par Tims Berners Lee, se heurte à un autre type de contrainte, d’ordre logique. Internet, comme automate, a besoin de composer les unités d’information repérées sur le Web, par exemple, au sein de suites causales propre à enrichir l’information, à la produire dans sa complexité. De fait, tant que l’on navigue dans un espace thématiquement, ontologiquement, homogène (la médecine par exemple, ou la viticulture, etc.) rien n’interdit à des opérateurs logiques d’extraire des contenus édités d’origines diverses pour les reconstruire logiquement en réponse à une requête donnée.

Un croisement du Web sémantique, au sens logique, et des marquages sociaux en terme de « foksonomie » est-il possible ? C’est un des domaines ouvert dans la recherche informatique et documentaire actuelle.


Pour un moteur virtuel !

Mais c’est dans un sens très différent et beaucoup plus prometteur qu’on est en train d’entrevoir le futur des moteurs de recherche. Paradoxalement, ce n’est pas vers une réduction rationnelle, logique (et au fond de rigueur éthique) qu’il faille se diriger. Mais plutôt vers une amplification de ce qui fait le défaut même d’Internet, sa virtualité. Au fond, Internet relève d’une production industrielle et d’une division du travail de création de contenus d’une richesse anarchique sans égale. Pourquoi ne pas partir de ce qui non seulement permet, mais promeut cette création virtuelle, a priori hors du champs du « vérifiable » (ne serait-ce que par l’anonymat des avatars). On se souvient de ce dessin de Steiner en 1993 « On Internet, Nobody knows you are a dog ». Potentiellement, dés l’origine du Web, tout un chacun peut devenir créateur, ou du moins transformateur de contenu, de telle sorte que la « réalité informationnelle » des supports matériels se trouve maintenant totalement dépassée, subjuguée, par la profusion virtuelle des contenus. Des jeux comme Second Life, par l’ambiguïté qu’ils entretiennent entre réalité et fiction, la seconde amplifiant les possibilités de la première, montrent le chemin. La « confiance » recherchée n’a de sens que si elle se confronte aux univers virtuels, qualifiés à juste titre d’ « univers persistants », seule référence suffisamment large et stable pour évaluer progressivement et pérenniser des informations. Justement parce que les univers du jeu en réseau ne sont pas nécessairement liés au temps et à l’espace (il est possible de se téléporter) ; parce qu’ils introduisent un « jeu du monde » où tout semble possible, alors ils permettent, presque par excès là où Google se heurte par défaut, d’imaginer les moteurs de recherche du futur.

La page d’accueil du Web de demain sera l’entrée dans un jeu comme Second Life. Au fond, « la base de données de nos intentionnalités » incluera « logiquement » aussi nos rêves, nos désirs de connaissance aux limites, tout en mobilisant des « communautés virtuelles » pour accéder petit à petit à l’objet même de la requête. Le « réel » sera un sous ensemble d’un univers plus large, « virtuel », où les possibilités apparemment interdites ou contraintes du réel « actuel » s’ouvriront, comme pour expérimenter socialement leur devenir. La controverse n’est plus enfermée dans ce qui la rend énigmatique. Elle se déploie dans autant d’hypothèses que ce nouveau Web peut en produire, à partir des contenus eux-mêmes produits par chaque résident virtuel. etc. La petite boite de requête de Google deviendra un véritable voyage initiatique, ...où il sera aussi possible de trouver la recette de la tarte Tatin ou d’acheter une voiture.

Plus sérieusement, la virtualisation de l’information devrait être en effet une réponse au manque de « confiance » qui fragilise l’accès et la navigation au sein d’Internet actuellement : c’est en se confrontant aux divers « mondes possibles » dont l’information est porteuse que peut lui être restituée sa valeur, cognitive, esthétique, éthique, donc sa valeur de confiance. Une vision restrictive, autoritaire, académique, de la « vérification » n’est sûrement plus de mise. De fait avons nous vraiment besoin de « vérifier » l’information, la connaissance, les faits, par une vaine réduction au réel, ou avons nous besoin de les « virtualiser », pour nous apprendre de quoi est gros ce « réel » ?

Allez MM. Schmidt, Page et Brin, encore un effort ! Après le Page Ranking et le Trust Ranking, voilà le Dream Ranking ! Après avoir racheté You Tube 1,65 milliard de dollars, combien êtes vous capable d’investir dans le rachat de Second Life ?

Aix en Provence 11 décembre 2006


[1] La révolution Google - Comment les moteurs de recherche ont réinventé notre économie et notre culture; J. Battelle - Eyrolles; Juin 2006

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A Second Life for Google? What will be the search engines of the future.

More than 80% of the Net surfers use the search engines as relates of entry to Internet, and among those an immense majority uses Google. This search engine, in less than 10 years of existence, was essential by the relevance of the answers brought to the requests posed. But the search for information , as well as the access to the diversity of the contents of the Web and Blogs shows already its limits and Google is engaged in an unrestrained diversity of services to ensure its development. But in fact the conditions of navigation in Internet will be then to reconsider.

Where the linguistic engines indexed and sought key words, index of contents, Google, one strongly knows it module this indexing by the "Ranking Page", the audience or the notoriety of a site, measured according to the number of bonds which point on this site. In a Google direction, as the scientometric models of quotations ("Which quotes which? Who is quoted by whom? ") postulates that the quality of contents is a function of the interest which it causes. In less than 10 years, Google made this algorithm the base of an economic capacity without equal, (nearly 100 billion dollars of stock exchange capitalization) enabling him to widen its services with geographical knowledge (Google Earth), and thus, potentially with all the couplings of geolocalisation (GPS...), with the contents of the digitized books and the libraries (Google Book), with the own-produced video images (YouTube) in Blogs (GoogleBlog), the transport and the private correspondence (Gmail), with the press (Google News), etc.

All this is known. What is less is it that this economic power, at the bottom collecting notoriety, the doxa, the increasing opinion surrounding any information, rests on the advertising model of election, in a way more sophisticated much than any media had done it to date. As John Batelle says it, the indexing to which proceeds Google is not only that of the sites and pages visited and accumulated by the robots of an immense computer network. It is also and initially the constitution of "the data base of our intentionnalities". Each one of our billion clicks which each month information retrieval, knowledge, leisures, commercial or financial economic opportunities, is identified and indexed. It is this "data base" of our research, needs, desires of all natures which "is sold" automatically with the advertisers, targeting in return any commercial proposal closer to the social or cultural requests of the Net surfers.

That a great Franco-German project, Quaero, is on the way to compete with Google, one can only be delighted some. The linguistic abilities, statistical of the European researchers are undoubtedly as good as those of Larry Page and Sergei Brin, the creators of Google, in 1997. After all, those had largely nourished experiment of Louis Monnier, misunderstood in France and gone away to create AltaVista in the Nineties in the USA. French companies as Exalead are themselves the heiresses of this adventure of the search engines. But obviously the question is not put any more about the only scientific or technological ground. The economic and social critical mass of Google obliges to consider other ways, to reconsider the problems of reference.

On the one hand, in 10 years month, the Web developed considerably in the socialization which one awaited from him. In addition, this socialization developed in the virtuality which dice the origin characterized the data-processing communication.

Initially, Google is indeed on the way to reach the limits of what makes its force. The model of “democratic notoriety” which is at the bottom of the algorithm, the relevance correlated with the audience, is a model on the way to be vitiated. The notoriety of information, the number of bonds which point on this one, can be only an indication of its shared value, not of its intrinsic value. To be largely quoted (and to largely quote!) in much of fields of rationality, can as much be the sign of a land interest that of a passion of mode. Admittedly a very quoted scientific article can be supposed more relevant than a little quoted article. But on  the margins, the reverse is quite as true: a really innovative article largely misunderstood, will be forsaken during a given time, like were it, at their time the theories of the thermodynamics of Sadi Carnot or the genetics of Mendel.

 

Questions of “trust”…

 

Obviously, Internet is other thing that a scientific space of publication, and the sex, the play the business and the rumour reign there massively. But precisely, if any aesthetic or cultural creation is also marginalized, crushed, - whatever the advanced libertarian justifications if the information of quality is levelled by the free press and the free access, it is the sign which the algorithm of Google does not manage to be other thing only one thermometer of the common opinion. For a market of mass and entertainement, it is quite sufficient. To sit a cognitive and heuristic hegemony (to locate itself in the expansion of the network), that is not it any more. The company of Mountain View had well considering, while have just deposited the concept of “Ranking Trust” (row of confidence), which should replace that of Ranking Page, to classify, filter and treat on a hierarchical basis knowledge. This indexing would then return to the capacity to place indices of confidence (of checking,of authority,  of authentification) in addition to the indices of notoriety already used. One suspects well that it is as much for economic and financial reasons that cognitive or ethics that this need for “confidence” is essential from now on in the search for information.

On the other hand, it is certain that it is neither simple nor feasible to thus allot such “indices of confidence”. That supposes to classify sites and contents of references, encyclopaedic or ontological step rather foreign to the culture of Google. But especially, difficulty because Internet is not a static library, where the preserved documents would wait until one read them. These is a universe which at every moment becomes deformed, develops, pushes rhizomes, erases, cuts off, adds, cutting and binds images, texts, data and calculations in any direction.

In a way, Google runs up against what proves to be the principal characteristic of the Internet: information swells where it sensitive, is discussed, culturally, politically: from which does the climatic reheating come? Who killed Habyarimana on April 6, 1994 in Rwanda? How spreads the Avian flu? Which are the causes and effects of September 11? etc  In that sense, the “Multiverse” that is Internet makes the echo of the enigmas and controversies of the century. Even if one can also there find the receipt of the Tatin tart or buy a car…

As much to say that on the matter, the reference to “thirds of confidence” (of the academic institutions, governments, large media, etc…) can be only one partial answer, their function (and their capacity) not being able to slice or solve such plentiful controversies. This intrinsic limit of Google, as Gaston Bachelard  had already supposed it, must be found side of the direction even of what one names “to seek”, activity which goes from the search of the schedule of one train to the ultimate metaphysical question: “When one does not know what one seeks, one does not understand what one finds”.

In addition, Internet has rediscovered (what one pretends to call the Web 2.0), which the indexing which governs the effectiveness of the search for information also could, and more judiciously to be required as regards prescriber or appraiser of the information which themselves are the Net surfers. A marking or free labelling of any preconceived information the contextualise more surely than any semantic or logical categorization of an encyclopaedic nature. The world is not a directory arranged hierarchically, but if I identify, by rather effective chains of locations the communities which index such or such knowledge, this social location will be qualitatively of a rare effectiveness. No one is not then need for a thesaurus closed, terms of “authority”, intangible, to mark knowledge. A “cloud” of tags, marks, are enough to locate the social “folksonomies”, ontologies which do not cease being formed and to become deformed in the universe of the network according to the communities of interest. The blogosphère, by its leading capacities channeling flows of information, “syndicating” the networks of contents, mutualising the sets of themes, is the type even of this increased dynamic socialization that only Internet is able to give birth to.

There is extremely to bet however that these logics, so promising are they will not be able to exceed the creation “of ontologies regional”, partial, and to bring only one answer limited in the search of “confidence” like search key of the future. The semantic Web, promoted by Tim Berners Lee, encounters another type of constraint, a logical nature. Internet, like automat, needs to compose the units of information located on the Web, for example, within causal continuations as to enrich information, to produce it in its complexity. In fact, as long as one sails in a space thematically, ontologically, homogeneous (medicine for example, or vine growing, etc) nothing forbids logical operators to extract from the contents published of various origins to logically rebuild them in response to a given request.

A crossing of the semantic Web, with the logical direction, and social markings in term of “foksonomy” is possible? It is one of the fields open in data-processing and documentary research current.

 

For a virtual engine!

But it is in a very different direction and much more promising than one is foreseeing the future of the search engines. Paradoxically, it is not towards a rational, logical reduction (and at the ethical bottom of rigour) which it is necessary to move. But rather towards an amplification of what is the lacking even Internet, its virtuality. In reality, Internet concerns an industrial production and a division of the labour of creation of contents of an anarchistic richness without equal. Why not leave from what not only allows, but promotes this virtual creation, a priori out of the fields of “verifiable” (would be this only by the anonymity of the misadventures). One remembers this drawing of Steiner in 1993 “On Internet, Nobody knows you are a doge”. Potentially, dice the origin of the Web, all one each one can become creator, or at least transformer of contents, so that the “informational reality” of the material supports is now completely exceeded, subjugated, by the virtual profusion of the contents. Plays like Second Life, by ambiguity which they maintain between reality and fiction, the second amplifying the possibilities of the first, show the way. Required “confidence” has direction only if it confronts with the virtual universes, qualified rightly “persistent universes”, only sufficiently broad and stable reference to evaluate gradually and perennialize information. Precisely because the universes of the play in network are not necessarily related on time and space (it is possible to teleport); because they introduce a “play of the world” where all seems possible, then they allow, almost by excess where Google runs up by defect, to imagine the search engines of the future.

The banner page of the Web of tomorrow will be the entry in a play like Second Life. In reality, “the data base of our intentionnalities” will include “logically” also our dreams, our desires of knowledge in extreme cases, while mobilizing “virtual communities” to reach gradually the object even of the request. “Reality” will be a subset of a broader universe, “virtual”, where the apparently prohibited or forced possibilities “current” reality will open, like socially testing their to become. The controversy is not locked up any more in what makes it enigmatic. It is spread in as many assumptions as this new Web can produce some, starting from the contents themselves produced by each virtual resident. etc The small one limps of request of Google will become a true initiatory voyage, ...where it will be also possible to find the receipt of the Tatin tart or to buy a car.

More seriously, the virtualisation of information should be indeed a response to the lack of “confidence” which weakens the access and navigation within Internet currently: it is while being confronted with the various “worlds possible” which information is carrying that its value can to him be restored, cognitive, aesthetic, ethical, therefore its value of confidence. Arestrictive  vision, authoritative, academic, a “checking” one, is not surely any more setting. In do fact need we really “to check” information, knowledge, the facts, by a vain reduction with reality, or need the “virtualiser”, to learn to us from what is large this “reality”? Go Misters Schmidt, Page and Brint, still an effort! After the PageRanking  and the TrustRanking, here is DreamRanking! After having repurchased YouTube 1,65 billion dollar, how much  (maybe in LindenDollars) are you able to invest in the repurchase of Second Life?

 

Yannick  Maignien

 

Aix en Provence 11 december

 

14 décembre 2006 dans (h)Euristique | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)