Mondes Possibles

De nouveaux pouvoirs de connaissance, d'action et de fiction par et pour l'Internet.

À propos de l'auteur

Catégories

  • (h)Euristique
  • Actualité
  • Bibliographie
  • Esthétique
  • Ethique
  • Manifeste
  • Praxis

Les notes récentes

  • A Second Life for Google? What will be the search engines of the future.
  • Une Second Life pour Google ? Ce que seront les moteurs de recherche du futur
  • Les bibliothèques numériques face aux nouveaux enjeux de la connaissance.
  • "Le Numérique, la Guerre, l'Intime"
  • "Second Life"
  • LES PORTES DU POSSIBLE
  • "Sciences Humaines" : Les mondes de la fiction
  • BNF I GOOGLE : de l'offre à l'accès
  • "Un altro mondo è possibile ?"
  • Villa Arson

Archives

  • décembre 2006
  • septembre 2006
  • août 2006
  • juillet 2006
  • mai 2006
  • février 2006
Abonnez-vous à ce blog (XML)
Blog powered by TypePad

Licence

  • Creative Commons Deed

Comment comprendre le défi de Google et comment y répondre ?

 
Devant la pléthore d'effets d'annonces médiatiques, de surenchères économiques, d'appels politiques, ou de défenses culturelles ou stratégiques de nature diverse dont la presse se fait l'écho à propos des projets Google et des réactions françaises en la matière, il serait souhaitable d'éviter les conversations "café du commerce", sinon les initiatives dispersées, pour proposer un cadre conceptuel et opérationnel cohérent.

Certes chacun a le droit de s'exprimer, mais de fait beaucoup d'ignorance se révèle au coin des meilleures intentions du monde et de vérités a-historiques assénées avec beaucoup d'aplomb. L'ampleur des réactions représente déjà un corpus significatif  digne d'étude ! 
La principale lacune réflexive semble ressortir d'une forte opacité, sinon incapacité à penser  les raisons qui ont fait que la France, étant en pointe en 1990 dans les programmes de numérisation (notamment Gallica) est devenue suiviste sinon en retrait 10 à 15 ans plus tard.

Besoin d’inventaire
Avant donc de lancer des "Faut qu'on Y a qu'à" et des affirmations stratégiques péremptoires (sans doutes à l'aune des grands desseins européens présidentiels et ministériels), il semble qu'on ne pourra pas faire l'économie (en guise d'inventaire, mais pas seulement) des "causes" techniques, scientifiques, juridiques, éditoriales,  corporatistes, culturelles économiques, industrielles et politiques (dans l'ordre d'importance) qui expliquent largement le temps et l'initiative perdus en la matière.
A n'en  pas douter, l'interrogation pourrait porter (toutes choses égales par ailleurs) sur l'échec relatif qu'il y a eu, depuis les années 90 à mener à bien en France une sorte de groupement d'intérêt économique où les missions utilisatrices de conservation et d'éducation des bibliothèques pouvaient se conjuguer avec les impératifs de recherche d'une part, les indispensables dimensions éditoriales (juridico-économiques) et les intérêts industriels des opérateurs informatiques et telecom d'autre part.

Il ne faut pas se le cacher, le projet de Google est d'abord de cet ordre, avant d'être une prouesse logicielle, une performance technologique ou un montage financier ambitieux.

Faute de s'interroger sur cette carence de synergie et de négociation propres à assurer des consensus  productifs là où divergent les intérêts à court terme, il semble que  l'appel à la puissance publique nationale, ou même européenne, comme seul appel de fonds, ne sera pas à la hauteur du défi lancé par Google. Les mêmes causes (en 1995/97) donneront les mêmes effets (en 2005/07).

Synergies vertueuses
Certes la France (et l'Europe) n'est pas l'Amérique, mais quand celle-ci, consciente dans les années 94 /98 d'être partiellement distancée, elle a alors, via la NSF et d'autres fonds scientifiques d'Etat, lancé un vaste National Digital Project  pour répondre alors au défi ...européen.   Ce furent des dizaines de projets spécifiques, dans de très nombreux domaines applicatifs  précis, autour des grandes bibliothèques universitaires américaines, coordonnés par celle du Congrès, expérimentant dans tous les domaines cités plus haut, avec à chaque fois des triangles avec la recherche informatique, linguistique, logique etc. du plus haut niveau et des réalisations industrielles financées par  les grandes entreprises des secteurs informatiques et de la communication.
C'est dans ce contexte que Larry Page et Sergei Brin ont situé leur "garage".

D'une part prenons la mesure de l'ambition de Google. Ramenées par exemple au montant d'investissement de Gallica en 1992, les sommes annoncées par Google de 150 à 200 millions de dollars représentent en fait un effort similaire, dés qu'on module ces 13 années en fonction de la loi de Moore divisant par deux les coûts tous les 18 mois...
Mais surtout, une grande partie (essentielle) de la capacité de réponse - certes sous l'impulsion des pouvoirs publics-  résidera dans la capacité à assurer les synergies "vertueuses" d'acteurs aussi différents impliqués en amont et en aval d'un vaste processus de numérisation.

Moteurs de recherche et moteur de connaissance
Est-on sûr, par exemple en ce qui concerne la recherche, qu'elle ne pêche pas aussi (à côté d'une grande qualité)  par un superbe isolement, tant en direction des milieux utilisateurs que de ceux impliqués dans des logiques économiques éditoriales, informatiques ou communicationnelles ?
Le CNRS a-t-il fait les choix stratégiques, certes pour l'instant dans le strict domaine des périodiques scientifiques, à même de fédérer des intérêts à terme antagonistes, et donner la pleine mesure de ce vecteur de travail en réseau qu'est Internet?

Les grandes bibliothèques n'avaient-elles pas abdiqué un peu vite (devant une entreprise de recherche d'information comme Google), en tous cas pendant la période citée, leurs missions régaliennes, depuis Alexandrie qui consistent d'abord à organiser des connaissances, à structurer de l'encyclopédisme, face aux nouveaux besoins d'intelligence du monde, et dont la recherche d'occurrence ou d'information n'est qu'un sous ensemble réducteur ? A cet égard, le Ministre de la Culture a hautement raison de citer l'"Archéologie du savoir" et Foucault comme devant présider à de telles ambitions heuristiques! Comme le disait Bachelard " Quand on ne sait pas ce qu'on cherche, on ne comprend pas ce qu'on trouve" et les objectifs cognitifs de moteurs de recherche tels  Google sont limités, comme l'ont déjà souligné plusieurs  scientifiques.
En 1995 à la BNF, par exemple, nous avions tenté de comprendre, en partenariat avec l’Ecole des Mines et le moteur de recherche le plus prometteur de l’époque, LiveTopics d’Altavista, développé par le français François Bourdoncle, ce que signifiait « trouver de l’information » dans un fonds structuré de connaissances comme la collection Gallica. Il est dommage qu’il n’ait pas été donné  suite à cette initiative. Le moteur Exalead du même F. Bourdoncle est, sans doute, toujours candidat pour des initiatives renouvelées 10 ans plus tard…

Modèle économique
Les éditeurs n'ont-ils pas aussi leur responsabilité quand certains bloquent à court terme toute réflexion sur les montages juridico-économiques possibles pour préparer (comme dans le secteur musical) les répartitions nouvelles des gains de productivité liés au numérique ? Mais en amont d’une telle « négociation », il faudra bien un jour revenir au « contenu » (de Gallica) dont on parle si peu, au sens où cette offre culturelle, en fonction des critères qui ont conduit cette sélection, demande encore à identifier et rencontrer ses publics, ses usages et ses lecteurs !  En tous cas, on ne pourra faire l’économie de la réflexion sur l’extrême diversité des « sources » et des formes éditoriales à partir desquelles numériser (comme pour Gallica, où beaucoup de contenus ne proviennet pas de la BNF et n’ont pas d’équivalent physiques au sein du site de Tolbiac…). Les Archives de la Révolution française ont été numérisées à partir de l’édition microfilm anglo-saxonne Maxwell. Qui s’en plaindrait …. ?

Les opérateurs telecom européens ont-ils réellement pris la mesure des services de valeur ajoutée  auxquels ils pourraient être associés, injectant en retour les indispensables investissements informatiques et technologiques ?  Les trente millions de pages de Gallica sont « déchargées » gratuitement et quotidiennement  dans le monde entier (y compris déjà on l’imagine par Google …). C’est sans doute une grande victoire de la francophonie, mais avec bien peu de retour sur investissement …

Il ne s'agit pas ici de comptabiliser des griefs, il s'agit de réfléchir ensemble, avec les acteurs si différents de cette nouvelle chaîne éditoriale, afin de ne pas réitérer les mêmes erreurs ou lacunes, et construire une vraie réponse au défi lancé par Google.
Il nous semble que c'est autant dans cette capacité organisationnelle originale que dans les montants (importants!) des moyens financiers requis qu'un tel programme se révélera efficace. C'est peut-être aussi le meilleur moyen de conjurer certains fantasmes de risques culturels (par ailleurs bien réels).
Les pouvoirs publics ont pris la mesure, au plus haut niveau de l'Etat de cet enjeu. A tous les acteurs évoqués ici d'avoir l'abnégation et l'imagination suffisante et nécessaire, à l'échelle européenne,  pour donner corps à cette volonté.

YM/15.03.2005
Note publièe d'abord dans Archivesic du ccsd

08 février 2006 dans Praxis | Lien permanent | Commentaires (0)

Quel travail intellectuel dans l'ère numérique ?

Yannick Maignien *

In Esprit, Mars-avril 2000 . « Splendeurs et misères de la vie intellectuelle(1). L’écrit à l’âge du numérique ».

internet est d'abord une fabuleuse aventure logicielle, marquée par l'ùniversalité d'un standard « ouvert[1] » de structuration et de liens de documents (l'hypertexte) à l'échelle planétaire, grâce aux réseaux de communication, liaisons donc indifférentes aux distances ainsi qu'au temps.

C'est ensuite une entreprise de « réécriture » de notre patrimoine documentaire, qui détient un pouvoir tel que les formes connues de l’organisation et de la production de ce patrimoine sont à repenser de manière radicale. Au centre de cette remise en cause, d'une ampleur intellectuelle inédite, se trouve l'auteur, dont le statut paraissait mora­lement, intellectuellement, économiquement et juridiquement bien établi, au terme d'une longue histoire culturelle, notamment de l'imprimé. L'interrogation que nous formulons est de savoir si cette « refondation » est subie ou si elle peut aussi, comme nous le croyons, être l'ouverture de nouveaux horizons culturels. C'est à la mesure de ces bouleversements que les « éditeurs », producteurs et médiateurs de ces nouvelles formes devront définir leurs missions futures.

Internet, c'est enfin, au moins potentiellement, une reformulation économique de toutes les activités et des relations humaines, dont nous ne commençons qu'à entrevoir le dynamisme. Ce n'est pas seule­ment en raison de l'importance des capitaux mis en jeu, ou du fait que les secteurs de l'informatique, des télécommunications et des services « en ligne » deviennent la pierre angulaire de la « nouvelle écono­mie ». Plus profondément, la raison de ce dynamisme de long terme -c'est la thèse que nous défendrons - réside en ce que le numérique est une forme plus adéquate au capitalisme contemporain qu'aucun autre continent technique abordé, exploré et absorbé avant lui. Cette adéquation au capital dans ses formes les plus achevées signifie évi­demment que la loi de la valeur trouverait sa pleine expression précisé­ment par cette capacité de mondialiser, d'universaliser et de tisser la « toile de fond » d'une nouvelle ère sociale et culturelle. Il n'y a là aucune apologie de l'« idéologie technique », mais au contraire une occasion de penser une configuration des techniques, des formes de division contemporaine du travail, ainsi que des productions intellec­tuelles que ce « système » nouveau va permettre.

Penser cela est bien sûr difficile sinon impossible pour l'heure, au risque de construire une fiction théorique séduisante mais impuis­sante à conceptualiser un monde qui se déliterait, tiraillé et écartelé en ces différentes composantes signifiantes, techniques et écono­miques. Comment cependant ne pas voir déjà cette interaction forte du local et du global, qui ne respecte quasiment plus aucune fron­tière ? Comment ignorer cette circulation généralisée de la valeur et des circuits monétaires ? Comment esquiver cette intertextualité généralisée et désordonnée qui recherche, peut-être vainement, ses visions encyclopédiques, ses nouvelles figures d'auteur ?

Pour le dire autrement, partout où des relations humaines existent, notamment parce que le langage en permet l'effectuation par la parole et en conserve la structuration par l'écriture, le Web peut (pourra) en métamorphoser et en réaliser plus largement et pleinement l'épanouissement. Il n'y a là aucune « illusion du progrès », car sans doute ne faudrait-il pas perdre de vue qu'au terme de cette métamorphose, les relations en jeu peuvent venir en « héritage » tout autant avec les vieilles peurs de destruction et de mort que l'histoire a charriées qu'avec les promesses d'utopies nouvelles.

Mais y aurait-il besoin d'écrire, c'est-à-dire de tenter de rassem­bler les morceaux épars, apparemment insolubles comme l'eau et l'huile, de ces régions du monde — technique, signifiant, valeur — si celles-ci étaient transparentes, traductibles et harmonieusement distribuées ? Y aurait-il de meilleure justification que de tenter de rejoindre ces cohérences cachées, ces résurgences possibles, juste­ment en pariant sur l'« hypertexte » parfait, c'est-à-dire relié à tous les autres textes, celui qui pourrait faire communiquer ces mondes disjoints ?

Les usages d'une technique

Première remarque, le développement technique de l’Internet (peut-être de l'ensemble de l’informatique moderne) se caractérise par son « ouverture ». Par là, il faut entendre la recherche intransi­geante de compatibilité coopérative sur la base de standards recon­nus. Toute initiative qui ne contribuerait pas à apporter des solutions meilleures dans la gestion des interactions collectives a très peu de chance d'être acceptée. Bien sûr, cette production de solutions est pour l’essentiel le fait de sociétés privées, mais l’exercice en est lar­gement contrôlé par une mise en œuvre sur le réseau qui relève du libre débat. Autrement dit, le propre de cette technique est sa grande réactivité : ce qui n'est pas proposé ici et maintenant avec la forte valeur ajoutée que lui vaut la reconnaissance universelle d'une solu­tion possible apparaît dès le lendemain comme une banale redite.

Le nouveau doit souvent se penser au terme d'un effort pour faire converger de nombreux éléments épars, qui résistent à une volonté de cohérence. L'interrogation devant Internet n'échappe pas à ce genre. Mais elle est marquée en France par une pauvreté de la culture tech­nique. Les réalisations les plus audacieuses cohabitent avec le scep­ticisme (ou l’angoisse) des intellectuels de la plume, ou au mieux avec une adhésion mystique au tout numérique[2].

Le numérique, pour ne se limiter qu'aux secteurs proches du docu­ment traditionnel (c'est largement souligné, notamment dans de nom­breux rapports officiels[3]) touche à toutes les étapes de la production, de la création des documents, de l’écriture sur ordinateur jusqu'à la réception du message et la lecture sur écran, en passant par la trans­mission, la mise en réseau, le stockage ou l’émission différée à la demande dans des banques de données ou des bibliothèques vir­tuelles. Mais disons-le nettement : l’État est le moins bien placé pour donner par le haut des recommandations sur Internet[4], même s'il trouve quelques raisons à se substituer aux carences et retards de la société civile en matière de dynamisme technique.

De plus, le numérique subsume les autres types d'écriture (images, écriture alphabétique, sons, effets spéciaux du cinéma, images vir­tuelles, etc.) au point que toutes les activités ou relations signifiantes en sont touchées. Qu'il se soit d'abord imposé dans les sphères de rationalité du calcul, des procès industriels, gestionnaires et finan­ciers, dans les traitements de grandes bases de données, dans la structuration de documentation et de nomenclature technique avant de pouvoir s'approprier des formes rhétoriques plus subtiles, des interfaces d'utilisation plus sophistiquées[5], n'enlève rien au contraire à la nécessité de maîtriser au préalable et pour le moins la compré­hension des pouvoirs d'efficacité matérielle (le réseau) et logicielle (l'hypertexte) des outils en cours de développement. Pour ces raisons de dynamique et de réactivité technique, précisément, il est impératif de laisser le maximum d'initiatives s'épanouir, comme dans le secteur des jeux ou de l'édition numérique[6]. Mais on voit combien l'horizon numérique plonge dans la perplexité un certain nombre d'analystes, sinon dans un pessimisme théorique assez court[7].

Penser le développement d'une technologie, c'est penser ce rapport de la technique à l'ensemble de la culture humaine. Le rapport Cordier a raison : « Le numérique porte en germe une révolution cultu­relle » ; et d'ajouter : « Ce sont les usages qui conditionnent l'avenir des techniques, et non l'inverse. » Certes, mais à quoi travaillent les techniciens, sinon à des solutions largement dominées par des besoins, des satisfactions potentielles de marché ! Là encore, ce genre de questions revient à se demander qui est premier de l'œuf ou de la poule, difficulté dans lesquelles s'attardent longuement des auteurs comme Dominique Wolton[8].

Un nouveau régime de pensée

Au-delà des évidences journalistiques, comprendre le régime pro­fond de ce nouveau système signifiant nécessite de reprendre appui sur les travaux qui s'interrogent depuis longtemps sur la dispersion des supports de sens et de mémoire. Foucault, Blanchot, Barthes et tant d'autres se sont interrogés sur le dérèglement, le désajustement entre texte, discours, auteur, forme éditoriale, réception à l’époque actuelle.

Comment ne pas reprendre sans cesse ces pensées, quitte à leur faire dire ce qu'elles n'ont pas dit mais dont elles commencent, post­humes, à s'approcher ? Celles qui nous annonçaient, par exemple, « le jeu propre, autonome du langage [venant] se loger là précisément où l'homme vient de disparaître[9] » ? C'est mettre en avant nécessaire­ment l'analyse d'une nouvelle économie généralisée où l'appropriation et les rapports singuliers à celle-ci sont en train de se rejouer sous nos yeux. « L'auteur est le principe d'économie dans la proliféra­tion du sens », écrivait Michel Foucault[10] Ici, nous ne voudrions ni subir les séductions technolâtres, ni succomber à leur critique huma­niste. Internet est bien la manifestation — la seule — actuelle de notre ambivalence, la forme nouvelle et paradoxale de notre économie numérique, entre accumulation numérique de la fiction du monde et singularité jetée dans l'errance de cette parole. Discours à la fois total et « inexistence manifeste de ce qu'il désigne[11]». Nous choisissons (en fait de choix, nous n'en avons guère d'autre) de nous situer dans cette ambivalence que manifeste si bien le numérique comme nou­velle sociologie du discours.

L'hypothèse que nous faisons ici, radicale, est que le discours élec­tronique, Internet, est un nouveau signifiant, la nouvelle signifîance ; qu'il est, de plus, un signifiant plus adéquat à son déploiement uni­versel qu'aucun signifié ne l'a été jusqu'à maintenant.

Ce que manifeste Internet, c'est la pensée collective, mondialisée en acte[12] « L'écriture s'identifie à sa propre extériorité déployée[13] » Le déploiement universel du discours, c'est le Web, l'ensemble des possibilités et pratiques de communication et de mémorisation que permet Internet. « Ce qui veut dire qu'elle est un jeu de signes ordon­nés moins à son contenu signifié qu'à la nature même du signifiant. » C'est dans l'extrême attention à cette écriture (et non en un signifié supposé indifférent) qu'il faut tenter de lire pour comprendre.

Le texte est beaucoup plus que l'imprimé: tout document, selon l'approche bibliographique de McKenzie[14], est signifiant, et le régime de reproduction de masse culmine, après l'imprimé, la photographie, le cinéma, dans cette nouvelle dynamique de masse qu'est le numé­rique[15][16]» comme « donner statut à de grandes unités discursives » sont bien des exigences actuelles d'analyse et de compréhension devant le Web. D'un point de vue archéologique, les « nappes verbales » sont « premières par rapport au livre, à l'œuvre, à l’auteur » ; « nappes verbales » maintenant universelles qui enrobent la terre, dans toutes les langues, sur tous les sujets, à toutes les vitesses et tous les débits de consultation. « Chercher les conditions de fonctionnement de prati­ques discursives spécifiques

La numérisation n'a pas fait que « libérer » le texte de sa matéria­lité signifiante. «Dans l'univers de la communication à distance qu'autorisent la numérisation et la télématique, les textes ne sont plus prisonniers de leur matérialité originelle[17] » Encore faut-il compren­dre dans quelle matérialité signifiante nouvelle ils sont en train de s'incorporer ; quelles formes prend cette incarnation d'un autre ordre, universel, dynamique, hyperdocumentaire, et à quelle économie généralisée elle ouvre.

La « convergence » des technologies nouvelles d'information et de communication et de ces théories critiques du texte et du discours, genre que les Américains ont mis à l'honneur[18], doit effectivement être reprise et, sans doute, approfondie. C'est à ce prix que les carac­téristiques d'universalité (ou de standardisation), de dynamique, de structuration logique et rhétorique, de ces nouveaux discours mis en œuvre sur les réseaux pourront elles mêmes se préciser, s'affirmer plus clairement pour tout genre d'écriture.

La seule thèse intéressante est bien de se poser parallèlement la question de l’évolution technique et la question des transformations culturelles, sociales, économiques, non pas pour imposer des conver­gences a priori, mais au contraire pour confronter des corrélations possibles, chercher les interactions profondes ou les régulations com­plexes qui gèrent l'ensemble de ces rapports. Le numérique est une « autre » technique, qui permet et propose une altérité inédite ; mais en retour, la culture dispose comme elle l'entend» à travers les contraintes sociales, créatives, économiques que nous évoquons plus loin, et qui, elles, sont de long terme.

Le sens des technologies d'information et de communication est donc déjà là, chez les auteurs qui ont bien voulu s'interroger sur le devenir de la littérature, de Fauteur, de l'écriture, de la lecture, de la bibliothèque, ou de la rhétorique et des théories du texte ; sur le rôle et la nature de l'écriture, de l'œuvre d'art comme matière publiée, comme matière produite, espace de l'œuvre, qui pose la question de sa publi­cation et de sa distinction au sein de l’univers des choses publiées.

Si technologies de l'information et théories du texte convergent à ce point, n'est-ce pas qu'elles seraient peut-être deux manifestations d'un même monde ? Celui-ci serait alors l'élément commun et pro­fond d'une globalisation qui suppose, d'une part, une dissémination généralisée que seule permet leur signifîance électronique ; d'autre part, des formes nouvelles d'appropriation singulière, que seule peut réaliser l'accumulation numérique.

L'hypertexte, on le sait, tente d'automatiser les relations, les figures de substitution, jadis mises en évidence dans la rhétorique de ï'inventio et de la dispositio[19]. V. Bush[20] puis T. Nelson[21] conçoivent les « machines » capables de manipuler le langage, postulant que la pen­sée fonctionne par analogies, grâce aux liens relevant ces figures de substitution. L'hypertexte permet une double opération dans la pro­duction et la réception textuelle : l'édition et la qualification de liens inter- et intra-textuels ; l'utilisation par le lecteur de ces possibilités prééditées de parcours, en regard de ses liens propres (annotation, marquage, structuration personnelle).

Le Web intègre de plus cette structuration hypertexte dans les stan­dards de communication du réseau planétaire, faisant du monde une toile rhétorique de liaisons potentielles, généralisant ce pouvoir inédit du signifiant. Les théories du texte, les nouvelles rhétoriques du dis­cours sont confrontées à l'« immensité parlante[22]». Celle-ci est diver­sité des possibles, des fragments, des langues, des organisations argu­mentaires, totalité des images, des documents sonores, ou celle simulée des mondes virtuels et calculés, enfin des ensembles qu'ap-préhendent les grammaires logiques. « Les limites de mon monde sont les limites de mon langage. » « La bibliothèque, c'est-à-dire l’univers », écrit Borges[23]. « II faut tout publier », disait déjà Apollinaire... «Même les notes de blanchisserie ? », demande en écho Michel Foucault, s'interrogeant sur les limites de l'opus.

Tout dire, aussi bien les millions de pages déjà oubliées du rapport sur la vie sexuelle de Clinton que celui sur le génocide du Rwanda, les sites pornographiques comme l'Encyclopœdia Britannica, les mil­lions de communications scientifiques comme les services de com­merce en ligne ? Difficulté de l'opus envahi par l'univers des varian­tes, des esquisses, des brouillons et des redites... La prolifération documentaire disperse, dissout l'œuvre par la multiplicité même des intertextualités et contextualités que permettent ces liens. Ceux-ci ne garantissent plus la cohérence, ils sont au mieux les renvois d'une fuite sans fin, navigation sans carte.

On le sait, la rhétorique nouvelle qui permettrait de maîtriser (de classifier ?) ces figures de substitution, de restituer l'œuvre, est loin d'être effective. Les tentatives encyclopédiques sont encore loin de dépasser les logiques de d'Alembert ou Diderot[24]. Ce foisonnement du Web est aussi son ouverture, sa disponibilité actuelle aux usages, à la diffusion et à la demande mais pas encore à la structuration d'une offre.

L'espace de la lecture

« La notion d'œuvre est aussi problématique que celle de l'individualité de l’auteur[25]. » L'auteur, avec l'imprimé, est corollaire d'une collection physique de documents qui relèvent d'un dispositif précis de publication. Avec le numérique, l’opus est disséminé, intégré et défini davantage par la valeur des références mouvantes et des liens que par l'affirmation de l'autorité d'un auteur. Intertextualités et contextualités ne sont plus maîtrisées par l'œuvre, centrées sur elle, mais au contraire la produisent. Quelles limites assigner au texte ? Quel corpus définir au sein de ces totalités potentielles qui relèvent d'isomorphies d'archives plus que de catégories disciplinaires ou de collections dûment éditées ?

Il fallait qu'une technique du texte puisse élaborer cette mobilité, cette mobilisation argumentaire et associative. Ceci suppose une dis­jonction et une caractérisation indépendante du lien argumentaire, et du contenu argumenté. C'est bien ce qui permet cette mobilisation par la lecture qui est une relecture, une remise en ordre. Pour citer Blanchot, « la lecture est le mouvement de communication par lequel le livre se communique à lui-même[26]». Ce qui serait une assez bonne définition de l'hypertexte : un texte et son organisation potentielle qui a besoin de l'« opération[27] » de la lecture pour se structurer (ici et main­tenant...). La lecture est bien l’acte, seul, par lequel l'œuvre s'effectue.

Prenons l’exemple de la politique culturelle française à l’étranger[28], où l'on dénonce les nouvelles technologies comme cause de la mort d'une politique du livre et de diffusion culturelle. C'est tout le contraire : ce qui est de toute façon en passe de finir, c'est l’espace géographique « euclidien » (celui du réseau physique des postes à l'étranger, du « béton-fonctionnaire », comme on pourrait le dire avec les termes désuets de « comptoirs » et de « missions »), comme espa­ce homogène où l'accès au livre est identique à celui de sa lecture. L'espace propre au réseau permet au contraire de disjoindre le livre comme espace d'édition et espace de lecture. Il n'y a nulle opposition du livre au numérique, il y a transformation de son espace de diffu­sion, d'appropriation. Par contre, il s'avère que le « réseau » phy­sique des établissements à l'étranger, et leurs services, deviennent largement « solubles dans Internet ».

L'hypertexte est pour l'heure incapable de proposer une technique de filtrage entre les comparaisons motivées de textes et les mises en perspective intentionnelles, plus ou moins malveillantes. Mais il n'y a aucune raison de penser que ce programme soit strictement irréali­sable, si le problème en est clairement défini.

Entrecroisement bio-bibliographique, organisation de pyramides de niveaux d'accès aux œuvres, comme le propose Darnton[29]... Les exem­ples pourraient être multipliés non seulement de documents qui néces­sitent des structures d'hyperliens pour être parcourus, mais aussi qui présupposent que cette structure en hyperlien est l'image même, fidèle, d'un monde complexe ; plus encore, qu'elle est un constituant de ce monde comme compromis entre les figures de Fauteur et du narrateur. Les éditeurs du futur seront les maîtres des liens ou ne seront pas.

Roger Chartier a raison d'avancer que « la fonction-auteur est désor­mais au centre de tous les questionnements qui lient l'étude de la pro­duction des textes, celle de leurs formes et celles de leurs lectures[30] ». Dans ces « figures de l'auteur[31] », à la suite de Foucault et d'un travail historique de longue durée, « la construction d'une fonction-auteur [doit être] entendue comme critère de l'assignation des textes », non pas seulement comme le pense Chartier « des ensembles de dispositifs juridiques, répressifs, matériels » qui « inventent » l'auteur, mais en tant que celui-ci résulterait, actuellement, d'un dispositif économique de globalisation, de redistribution de rapports du singulier à cette éco­nomie générale nouvelle.

L'un des traits majeurs de développement d'Internet réside en effet dans la remise en jeu de la « fonction-auteur », notion reprise de Foucault, autant que de celle de « pensée du dehors », de Blanchot.

C'est là qu'il fallait lire les définitions de ce « livre à venir », de cette « parole errante » qui se tissent sous nos yeux ; auxquelles il ne faut cesser « de faire retour » pour réinterpréter le nouveau, réensemencer l’ancien.

La « disparition » de l'auteur dans Internet n'est pas seulement cette incertitude de la signature, d'intégrité, de validité devant la pos­sibilité infinie de copier, de déformer, de faire glisser, « pirater », déri­ver le signifiant, l'insignifiant, dans une infinité de sites d'un espace inassignable. C'est plus profondément un lien entre « la prolixité res­sassante » dont parle Blanchot, prémonition qui fait du lien entre l'expansion du discours et le manque fondamental sur lequel va se cristal­liser la disparition de l'auteur, un trait majeur de notre ère éditoriale. Blanchot nous a appris que penser, c'est penser le manque qu'est aussi la pensée. Bien sûr, nous prétendons ici autre chose : cette parole n'est pas errante pour tout le monde. Comment elle s'approprie, s'accumule, ailleurs, autrement, est le corrélat de cette dissémination.

Avec le numérique, l'auteur se pose dans la simultanéité d'une génétique du texte, doit faire de cette génétique la texture même de son écriture. À l'évidence aussi, nous sommes dans une nouvelle logique des discours, dans une rhétorique électronique où le rapport de l'auteur ne se définit que par ses nouvelles fonctions d'audience et de réseau par lequel il touche ou est requis par un public, une nou­velle forme de publication.

Quel droit ? Quelle transgression ?

On sait que, dans la presse, l'édition, le droit d'auteur est mal­mené. « La reproduction non autorisée sous quelque forme que ce soit », privant l'auteur ou les ayants droit des rémunérations légitimes de cette production, supposait quand même (il faut le rappeler !) que, d'une part, il y ait création où l’auteur ait quelque chose d'original à revendiquer (ne serait-ce qu'une reformulation du patrimoine...), et d'autre part, qu'il en ait coûté quantitativement quelque chose de produire matériellement ces exemplaires de l'œuvre, à laquelle la « reproduction » illicite porte doublement atteinte.

Force est de constater que le droit peine à s'adapter à cette évi­dence que la reproduction numérique, si elle risque effectivement de perdre sens dans les contextes inadaptés, non « autorisés », où elle se reproduit, ne coûte en revanche rien à se reproduire quantitativement. Certes, on peut alors suggérer que l'économie serait purement de droit, dans la pure affirmation d'une loi « morale » autant que juridique.

Nous ne pensons pas que cela ait suffisamment de consistance. Entre le copyright et (de fait) le piratage international qui privilégie la diffusion, cette approche est. radicalement inadaptée : l'auteur n'est-il pas dès maintenant et d'abord celui qui se situe par rapport aux trans­gressions dont Internet est capable et coupable ? Le Web est à la fois espace technique, signifiant, et économique, comme « horizon indépas­sable ». Force sera de définir le droit à partir de ces composantes : pro­duire des solutions en termes de techniques hypermédias, des orga­nisations sémantiques reconnues largement dans la toile, ne serait-ce qu'en opposition ou en regard des « errances » de ce nouveau média, les valoriser en termes de droits collectifs et de systèmes originaux de rémunération. On peut ainsi imaginer que ce droit soit corrélé à des formes et mesures d'audiences, celles-ci étant justement le fait d'éditeurs ou médiateurs dont le travail est de corréler qualité des offres et largeur de la demande sur le Web.

La transgression dont l’auteur sera à l’avenir la contrepartie se fera jour d'abord dans cet espace universel de relations ouvertes par le Web lui-même. C'est le Web en soi, en tant que danger de globalisa-tion aveugle, bruyante, qui est un espace transgressif, à transgresser, par la recherche de « silence » des auteurs. Blanchot, dans une pré­monition noire de risque de dictature, voit poindre « le jour où la parole errante s'imposera... », « la nudité obscure d'une parole nulle et étrangère, capable de détruire toutes les autres».[32]

« L'autre parole n'a pas de centre, elle est essentiellement errante et toujours au dehors[33]. » Foucault, suivant Blanchot, confirme que « Fauteur est le principe d'économie dans la prolifération du sens ». Mais qu'est-ce qui fait autorité « dans » Internet ? Quel type de fonction-auteur reconnaît-on dans ce nouvel espace d'écriture, et selon quelle économie nouvelle sera conjurée la prolifération du sens ? Nous sommes, il faut l’avouer, devant ces questions. Quels sont les modes d'existence de ce discours ? D'où a-t-il été tenu ? Comment peut-il cir­culer et qui peut se l’approprier? Quels sont les emplacements qui y sont ménagés pour des sujets possibles ? Qui peut remplir ces diverses fonctions de sujet ? Et derrière toutes ces questions, on n'entendrait guère que le bruit d'une indifférence : « Qu'importe qui parle[34]. » La prolifération et l’accumulation signifiante ont précédé l'hypertexte et le Web. Mais en retour, ceux-ci peuvent-ils en conjurer le bruit ?

La fonction auteur va disparaître d'une façon qui permettra une fois de plus à la fiction et à ses textes polysémiques de fonctionner à nou­veau selon un autre mode, [...] qui ne sera plus celui de l’auteur, mais qui reste encore à déterminer ou peut-être à expérimenter[35].

Il n'y a pas là, sous ces « convergences », qu'un fascinant effet de métaphore. Ce sont bien des traits plus précis encore qui font problème et, à l'avenir, système. La dispersion du signifiant, à l'horizon numé­rique qui se dévoile, est le résultat d'une tendance lourde des technolo­gies de reproduction, au sens où, après la photographie, le cinéma, la presse, les médias, la publicité, un certain régime de création, d'« œuvre », pour parler à la fois comme Mallarmé et W. Benjamin, est en train de se révéler, de se manifester. Là encore, des raisons de fond sont à l’ordre du jour, problématiques, fécondes, incertaines : cette nou­velle esthétique est un aussi un cadre, une exigence heuristiques : com­ment s'agencent en réseau les connaissances (ce qui est aussi retrouver la question des régimes de discursivité différents) entre science, argu­mentation, écriture non scientifique, ouverte par cette parole sans auteur, cet « encyclopédisme » en question ; c'est dans ce ressassement du langage que savoir et non-savoir se côtoient, se lient, sans qu'une autorialité puisse, en tout cas pour tous et partout, s'imposer.

On peut bien parler du besoin nouveau de « filtrage », au sens où les institutions comme l'Église, l'école, les académies, les éditeurs assuraient ces procédures d'authentification, mais Internet est juste­ment l'espace où se dissolvent les institutions, notamment celles du Livre ; espace où les niveaux ou maillages de filtrages sont relatifs à des points de vue multiples. Comment réinstutionnaliser au sein du rhizome ? Quelles centralités sont reconnues, et par qui, pour légiti­mer ce discours plutôt que tel autre ?

Petit à petit, Internet apparaît cependant comme un nouveau régime éditorial. Il établit un nouveau régime de publication car d'abord de « publicité » : c'est un nouveau régime économique (le numérique réagence le numéraire, la valeur économique de tous les signifiants à l'aune de cette nouvelle valeur d'échange) ; c'est aussi une nouvelle expression du droit (souvent posée à courte vue comme prérogative de la propriété matérielle ou de son opposé vertueux, le droit moral, de la figure de l'auteur) qui oblige, différemment, à s'interroger sur les nouvelles transgressions dont sont grosses ces signifiances numériques.

À mon sens, l'informatisation permet la totale réalisation du procès capitalistique qui est d'incorporer en un lieu, un outil singulier, une machine particulière, l'universalité (aux limites) du savoir. L'efficacité et la définition du Net comme texte me semble résider profondé­ment dans cette adéquation à l'économie généralisée de la division du travail et de l'accumulation du capital. Celle-ci ne peut être qu'une virtualisation du réel comme forme aboutie, poussée, de l'accumula­tion de valeur.

L'économie généralisée, dans ce que permet et à la fois interdit l'accumulation numérique, est notre propre « expérience du dehors ». Le parallèle n'est pas de simple métaphore. Le numéraire, comme signifiant majeur, subit les mêmes transformations numériques que le discours. Ce n'est pas pour des raisons artificielles que l'homothétie de l'Intemet et du capital se manifeste (opposition de sa face gratuite, libertaire, et de son versant marchand[36]). Non, c'est dans sa nature profonde qu'Intemet « est », comme il s'est affirmé rapidement, la « nouvelle économie », forme dynamique d'une accumulation du capital et d'une intégration ultime de toutes les activités humaines dans le champ de la valeur, dussent-elles passer actuellement par les apparences de la gratuité coopérative. L'échange numérique est pré­curseur de tout échange numéraire à venir.

Qui ne voit par exemple que, par le biais de la simple indexation des requêtes avec les offres des librairies électroniques comme Amazon.com, on sait faire l'étude statistique fine des centres d'intérêts et des demandes des internantes, une cartographie infiniment précise des consommateurs potentiels ? À partir de là, des politiques éditoriales peuvent promouvoir, donc produire, des contenus adaptés à ce cycle marchand, orienter des offres culturelles. Qui ne voit d'emblée les per­versions autant que les promesses de tels « bouclages » interactifs ?

Le Web est aussi bien accessible en Afrique qu'à Washington, en Sibérie qu'en Equateur. Un golden boy le consulte en même temps qu'un écolier de Corrèze ou un paysan sahélien. Nous ne tirons aucune « morale » de pseudo-démocratie, ni de suspicion légitime des réparti­tions inégales des parcs d'ordinateurs. Nous voulons seulement dire que, potentiellement, Internet est cette connexion généralisée, ce texte déjà tramé d'où l’auteur doit trouver où fonder sa définition, sa possible transgression. D'ores et déjà, des formes discursives apparaissent com­me « auteur », rapports officiels internationaux ou d'institutions savan­tes, sites de création artistique contemporaine, débat ou forum scienti­fique, sites d'alerte de consommateurs, expériences de constructions encyclopédiques en ligne, mais aussi éditions de jeux à succès, suivi de manifestations ou d'événements internationaux majeurs, etc.

Pour une sociologie du discours numérique

Depuis une dizaine d'années, il est évident qu'une recherche plus structurée devrait alimenter les débats, dégager des expertises, aider et préconiser des stratégies relatives à cette nouvelle signifiance.

Cette recherche est d'ordre sociologique[37], au sens où il y a conjoin­tement analyse technique, signifiante et économique. La discursivité propre à Internet doit en effet être appréhendée sous des modes diffé­rents, économiques autant que stylistiques, techniques autant qu'esthétiques, éditoriaux autant que mémoriaux — autant de registres qui font varier, afin de mieux la comprendre, cette « parole errante » qui émerge, hégémonique, sous nos yeux.

Le numérique n'est pas, n'est plus une extériorité sur laquelle on pourrait écrire, sur laquelle — en prenant les distances du sujet dis­tinct de l'objet — on pourrait juger, croyant pouvoir nous situer « par-delà le bien et le mal » alors qu'on est à l'évidence dans la généalogie même de cette nouvelle « morale » numérique, dont nul ne sait où elle nous porte. « Le type de lecture est révélateur de pratiques socia­les et culturelles [...]. Le numérique, par la fluidité qu'il introduit, rencontre un univers social plus distant à l’égard de toute forme d'autorité, voire de fidélité[38]. » Pour en comprendre le sens, il faut se glisser dans sa dynamique.

Nous venons de suggérer, à partir de textes ou d'indices dont la com­munauté de champs n'est pas évidente, que la difficulté de l’ère qui s'annonce réside dans la convergence entre la redéfinition de l'économique, du signifiant et du numérique, dans leur « traduction simulta­née », leur homothétie dynamique. Ce champ nouveau ouvre et résulte à la fois de nouvelles pratiques. La société, dans ses aspirations et ses coutumes les plus désintéressées, les plus créatives - l'écriture ou la lecture -, ne peut plus être indifférente à cette redéfinition. Oui, la production de la technique (le numérique) sous l'emprise de la loi de la valeur (« la nouvelle économie ») passe aujourd'hui par la maîtrise hyperdocumentaire du signifiant. Mais de telles convergences, l'avenir seul pourra confirmer l’étendue[39].

Yannick Maignien


* Auteur de la Division du travail manuel intellectuel (Paris, Maspéro, 1975), responsable de la politique de numérisation à la Bibliothèque nationale de France de 1991 à 1997.

[1] Créé par Tim Berners Lee en 1991, actuel président du consortium W3. Sur la philoso­phie du Web, voir l'excellent numéro de La Recherche, n° 328, février 2000 (spécial Internet), où Berners Lee souligne cette « ouverture » : « Le Web n'admet pas de barrière parce qu'elle n'aurait pas de sens. Si un industriel voulait fermer son réseau, il s'isolèrait du reste du monde [...]. Le risque subsiste que le Web se retrouve divisé entre une partie propriétaire et une partie ouverte : auquel cas ce ne serait plus le Web. »

[2] Dans ce registre, voir les réflexions de Pierre Lévy, par exemple.

[3] Rapport Lorenz sur le commerce électronique ; rapport Bloche sur la francophonie et Internet ; rapport du Conseil d'État sur Internet et les réseaux numériques ; rapport Cordier remis en septembre 1998 (voir l'encadré de R. Robert dans ce même numéro).

[4] Cela n'enlève rien à la qualité des rapports produits, souvent le fait de professionnels, comme ceux mobilisés par Lorenz, Cordier ou Van Dooren.

[5] Par exemple le poste de lecture assistée de la bnf, longtemps prototype depuis 1988, jamais développé comme réalisation définitive, et qui voit dix ans après éclore ses épigones sous forme de livre électronique (voir Le Monde interactif du 12 janvier 2000).

[6] Un exemple de ce retard « français » ou étatique : nous avions proposé il y a trois ans que la politique de numérisation de la bnf soit relayée activement par une politique éditoriale sur le réseau (qui ne serait pas une seule mise à disposition des documents du domaine public), ce qui supposait des accords avec les éditeurs et les fournisseurs d'accès de l'Intemet ou ceux, puis­sants, de l'édition électronique Minitel. On voit aujourd'hui cette logique se réaliser avec l’achat de grandes sociétés de contenus (Tïme Warner, etc.) par des fournisseurs d'accès (aol, etc.). On retrouve ces logiques de « livres numériques » chez Havas, Bertelsmann, etc.

[7] Quelle différence avec un auteur aussi passionné de technologie des réseaux comme l'était Yves Stourdzé dans les années 1980 !

[8] 8. Dominique Wolton, Internet et après, Paris, Flammarion, 1999, qui présuppose un faux adversaire technolâtre, un « bêtisier » technologique, pendant 250 pages, pour mieux s'opposer (au même niveau...) et conclure que « pour l'essentiel, le Net n'est pas un média » (p. 105). On ne saurait mieux dire, quand on a rien à dire sur le Net. Au fond, il semble que Wolton ne se soit pas aperçu que le Net était une technique de signifiant, c'est-à-dire quelque chose d'inextricablement humain et culturel, non susceptible d'une analyse dichotomique et manichéenne, serait-elle, a fortiori, présentée ainsi par les protagonistes « de surface ».

[9] Michel Foucault, « La pensée du dehors », Dits et écrits, tome 1 (1954-1969), Paris, Gallimard, 1994, p. 544.

[10] Id., « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Dits et écrits, op. cit., p.789.

[11] ibid., p.537.

[12] Ce dont on peut, bien sûr, à bon droit, comme Paul Virilio, avoir une vision des plus pessimiste.

[13] M. Foucault, Dits et écrits, op. cit., p. 793.

[14] D. F. McKenzie, la Bibliographie et la sociologie du texte, préf. de Roger Chartier, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1991.

[15] Sur la théorie de Walter Benjamin, je renvoie à mon article : «L'œuvre d'art à l'ère de la numérisation », Revue des Bibliothèques de France, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1997.

[16] M. Foucault, Dits et écrits, op. cit., p. 791

[17] Roger Chartier, l'Ordre des livres, Paris, Alinéa, 1992.

[18] G. P. Landow, Hypertext 2.0, "Thé Convergence of Contemporary Critical Theory and Technology", J. Hopkins University Press, 1997.

[19] Comme le dit Gérard Genette : « S'il n'y avait pas de figures, y aurait-il seulement un langage ? », Introduction à Figures du discours de Fontanier, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1988.

[20] V. Bush, "As we may think", en 1945, avec son prototype Memex, avant même l’informatisation possible de la langue.

[21] Ted Nelson, Literary Machines, 90.1, Mindfull Press, 1990.

[22] Maurice Blanchot, le livre à venir, Paris, Gallimard, 1971, rééd. 1986, coll. « Folio-Essais », p.323

[23] L'importance de Chomsky, de Searle, de Wittgenstein, de Blanchot comme de Borges (la Bibliothèque de Babel) est décisive dans la rupture de Foucault avec le structuralisme de type saussurien, dans l'émergence d'une culture de l'hypertexte. Les éléments du discours sont sus­ceptibles de logiques de liens autres' que ceux de leur linéarité structurelle. Sur Foucault, voir « La bibliothèque de M. Foucault », Paris, Centre Georges-Pompidou, bpi, 1997.

[24] Voir J. Virbel et Y. Maignien, «Encyclopédisme et hypermédia : de la difficulté d'être à la complexité du dire », Catalogue de l'exposition d'ouverture de la bnf, « Tous les savoirs du monde », décembre 1996.

[25] M. Foucault, Dits et écrits, op. cit., p. 794-795.

[26] M. Blanchot, le Livre à venir, op. cit., p. 356.

[27] Ibid., p. 356.

[28] Jean-Michel Delacomptée, «Coopération culturelle: la mort du livre?». Esprit, juin 1999. Dans ce même numéro, lire aussi l'article de Vincent Simoulin.

[29] L'historien américain Robert Damton a proposé récemment une manière de refonder une politique édiloriale universitaire grâce au numérique. II part des conditions économiques (coûts de revient, budget d'acquisition de bibliothèques), sociales (publications et titularisation des maîtres-assistants, etc.) et techniques de l'édition des revues savantes. Il propose six niveaux d'accès permis par l'hypertexte et le réseau Internet, de l'exposé concis d'une thèse aux archives qui en sont la matière de base. Son optimisme le conduit à penser que pourrait se recomposer un espace édilorial et lectoriel cohérent. Cette intertextualité du discours savant à l'archive était déjà problématisée par Foucault dans l'Archéologie du savoir. Voir Review of Books, trad. fr. « Le nouvel âge du livre », Le Débat, n° 105, Paris, Gallimard, mai-août 1999.

[30] R. Chartier, l'Ordre des livres, op. cit., p. 67.

[31] 31. Ibid.

[32] M. Blanchot, le Livre à venir, op. cit., p. 321.

[33] M. Blanchot fait de la littérature et de l’écrivain celui qui s'approche au plus près du tumulte et paradoxalement en capte le silence, celui qui peut « reconduire la parole vers le silence qui est en elle [...]. Il faut qu'un instant elle s'oublie, afin de pouvoir naître, par une triple métamorphose, à une parole véritable : celle du Livre, dira Mallarmé » (le Livre à venir, op. cit., p. 325).

[34] M. Foucault, Dits et écrits, op. cit., p. 808.

[35] .Ibid.,p.811.

[36] Là encore, on voit combien sont courtes les analyses de Dominique Wolton en guerre contre « l'idéologie technique ». Voir son article « Sortir de la communication médiatisée », Le Monde diplomatique, juin 1999, où il demande de choisir entre Internet comme « immense réseau commercial » et Internet comme « système de communication politique et d'expression individuelle pour la communauté internationale. Les deux perspectives [étant] contradic­toires ». Le problème n'est pas dans cette dichotomie, mais bien dans le fait que le Net investit et redéfinit l'ensemble de la valeur. Encore faut-il faire œuvre d'analyse et d'interprétation avant de postuler des jugements fondés sur de telles apparences.

[37] Ce terme est repris de McKenzie pour qualifier une recherche propre à l'ensemble de la production documentaire, dont le numérique.

[38] Rapport Cordier.

[39] Je dédie ce texte à Jacques Virbel, en reconnaissance de dette.

08 février 2006 dans Praxis | Lien permanent | Commentaires (0)

BNF I GOOGLE : de l'offre à l'accès

BNF / GOOGLE….de l'offre à l'accès !

Le journal Le Monde  du 25 mai a (malicieusement ?) mis sur la même page un article de Jean-Noel Jeanneney, Président de la Bibliothèque nationale de France : « Vers la très grande Bibliothèque numérique » ( avec ce sous titre : «  Français au départ, le projet de numérisation du patrimoine écrit prend de l’ampleur. Pour ne pas laisser la planète à Google ») , et un article d’Eric Schmidt, PDG de Google Inc. « Internet bouscule toutes les situations acquises » ( avec ce sous titre : « Réservée jusqu’à présent aux pays riches, la Toile sera accessible à tous grâce au téléphone portable »).
Malicieuse et intelligente présentation du journal, car on le sait, il y a 16 mois, le journal Le Monde avait publié un article fameux de Jean-Noel Jeanneney appelant à un sursaut politique national, puis européen, devant la menace d’hégémonie culturelle du moteur de recherche et de son modèle économique, s’appuyant sur les effets induits de la publicité associée.
Jean-Noel Jeanneney avait d’ailleurs développé cette argumentation dans un ouvrage paru le 27 avril 2005 Quand Google défie l’Europe. Plaidoyer pour un sursaut, chez Mille et une nuit.

La confrontation est donc, un an après, d’autant plus intéressante.
D’une part on peut s’interroger sur la célérité des mesures appelées des vœux du Président de la BnF. Fort du soutien de la Présidence de la République et d’un intense lobbying européen et international, les grandes institutions européennes de conservation, de signalement et de communication des œuvres physiques (imprimées, cinématographiques, vidéos, musicales ou multimédias) peinent à mettre en œuvre des plans réels de numérisation de masse, du fait essentiellement de la complexité et de l’ampleur des négociations financières, logistiques, normatives  et des politiques interétatiques, inter-établissements, qu’il faut réaliser avec l’appui de comités de pilotage ad hoc. Et ce non seulement pour la numérisation du patrimoine libre de droits, mais plus encore pour les  documents de moins de soixante dix ans couverts par le droit d’auteur. 
L’article de Jean-Noel Jeanneney fait ainsi allusion à l’avènement de ce portail commun dont le prototype européen sera proposé à l’automne . (On se rappellera qu’il y a environ deux mois, la Commission européenne avait mandaté le site hollandais de The Electronique Library pour mener à bien cette plateforme ; par ailleurs, le Président de la BnF ne fait pas allusion à Quaero, censé être la réponse européenne au moteur de recherche Google…)

Pendant ce temps, le développement de Google et de ses services a été d’une grande vigueur, fournissant des accès et des services sur les images, les cartes, les étoiles, posant ainsi de nombreuses questions éthiques liées aux libertés et aux manipulations d’accès… bousculant les ayants droits, « suggérant seulement à ceux-ci, avec effronterie, de protester,- dit le Président de la BnF- s’ils n’étaient pas contents».

Mais l’essentiel de la mise en regard de ces deux articles nous semble aller au-delà de ces apparentes (et importantes) différences. Ce qui est surprenant est de voir combien l’ensemble du texte de Jean-Noel Jeanneney est tributaire d’une logique de l’offre, combien le texte d’Eric Schmidt, PDG de Google, est lui inspiré par une logique de l’accès.
Logique et nature de l’offre pour le Président de la BnF. Quantitative : numériser plus de 100.000 ouvrages supplémentaires en France dés 2007 ; maîtriser les coûts et les techniques de numérisation ; qualitative : offrir les types et formats de documents développant Gallica, dont l’indexation doit être modernisée ; idéologique : assurer la diversité culturelle, se soustraire à l’hégémonie anglo-saxonne ; assurer notamment l’assise francophone, et non seulement européenne de cette offre ; juridique enfin : «Faire franchir à la BNUE la frontière chronologique, fixée à soixante dix ans après la mort des auteurs, qui coupe en deux notre héritage culturel. »

Du côté de Google et de son patron, rien de tout cela. La seule question importante aux yeux d’Eric Schmidt, est l’élargissement des accès et de la demande, sur les mêmes bases libertaires qui ont défini et mis en place le protocole Internet IP au niveau mondial. Certes une offre de 15 millions d’ouvrages sur Internet est donnée comme objectif, mais seulement en tant que ce seuil est de nature à faire sauter les verrous du contrôle de l’information, dans les sphères économiques, politiques et cognitives . « Hier on attendait les nouvelles. Aujourd’hui on sélectionne celles qui nous intéressent ».
L’information doit devenir une ressources non-rivale, dont l’utilisation (ou la valorisation) par chacun n’enlève rien à la qualité de l’information disponible pour autrui.
S’il faut une offre numérisée beaucoup plus ample (celle des bibliothèques, des médias), c’est parce que la soif de connaissance de la demande ne se satisfait pas des limites actuelles : 10% seulement de l’information mondiale est disponible en ligne, et seulement un cinquième de la planète  est connectée à Internet, alors qu’un quart des sujets de requêtes sur Google concernent des sujets demandés pour la première fois, signe de la vigueur étonnante de la soif d’accès et d’information.
De plus, pour Schmidt, cette information n’est pas une offre passive, c’est un accès interactif : un blog par seconde. Aussi en conclut-il très logiquement que le médium d’accès à Internet ne sera plus le micro-ordinateur, mais sera le téléphone mobile, le portable. 
Là encore, la démocratisation libertaire de l’Internet et des technologies fait office de rouleau compresseur : la fracture numérique sera résorbée par les portables, moins onéreux, trois fois plus nombreux que les ordinateurs de bureaux, et se développant deux fois plus vite ; la Banque mondiale estimant que plus des deux tiers de la population du globe est desservie par un réseau de téléphonie mobile, Schmidt de conclure : «  Le portable sera le prochain phénomène technologique majeur ouvrant beaucoup plus largement l’accès à Internet et ses avantages ».

Cette opposition frontale entre une logique de l’offre et celle de l’accès (qui certes ont des recoupements) trouve à l’évidence ses origines dans des présupposés philosophiques, économiques et politiques profonds qui divisent en effet des visions américaines ( sans doute pas toutes !) et européennes ( du  moins celles où une vision française cherche à imposer son volontarisme, sur fond d’absence de politique communautaire claire).
Au fond, la conception de Google suppose que l’information soit suffisamment et numériquement abondante pour qu’elle ne se limite plus sur des critères de rareté de l’offre ou de contrainte de disponibilité juridique, encore moins freinée par de mauvaises régulations étatiques. Cette conception, au lieu de penser le numérique dans la continuité des  vecteurs culturels traditionnels, se projette résolument sur la qualité des services et des accès potentiels et de nouveaux processus de création de valeur ( dont bien sûr la publicité associée, mais pas seulement).
On a bien là deux logiques difficiles à concilier. Certains avanceront : En quoi un téléphone portable permettra -t-il l’accès et la lecture de la Comédie humaine de Balzac ?  Est-on bien sûr que la question se pose en ces termes ? Si les Bibliothèques ont un rôle patrimonial et culturel incontournables, faut-il faire de celles-ci, aussi important soit leur rôle, le protagoniste essentiel –sinon unique-  de la numérisation de la culture ?  Le succès de la récente numérisation et mise en accès des archives de la télévision par l’INA est instructif à plus d’un titre. Et si l’indexation fine de la Comédie humaine ouvrait aussi, au XXI ème siècle , sur la Chine de Dai Sijie et de sa petite tailleuse?
C’est bien aussi du côté du développement des nouveaux services aux publics les plus divers, des nouvelles formes d’accès pour des missions sociales toujours plus larges (y compris pour les bibliothèques, lieux sociaux par excellence) que l’avenir numérique de la culture doit être recherché.   
Si la soif d’accès et de services, y compris tirée par des vecteurs exponentiels et relationnels comme le téléphone portable, est la variable majeure, il faut que les industries culturelles adaptent des offres croissantes, ouvertes et créatives. Et non l’inverse, restreindre l’offre de peur que des accès incontrôlés  en menacent le périmètre actuel de valorisation.
Chacun sait que les industries culturelles sont actuellement prises dans une délicate transition pour sortir de ce « double bind ». Mais à cet égard, une chose est sûre, les services et les logiques mises en oeuvres par Google (et d’autres opérateurs d’Internet) doivent être étudiés de plus près.



29 mai 2006 dans Praxis | Lien permanent | Commentaires (0)

"Second Life"

1492160 Libération : "Quand de vraies entreprises investissent la vie pour de faux.  Second Life, monde parallèle sur le Net, attire désormais des sociétés bien réelles ". 28 août 2006

Christophe Alix, dans "Libération" du 28 août, attire notre attention  sur "Second Life"  du studio californien linden Lab.  Nous sommes au coeur des problématiques soulevées par Mondes Possibles, et preuve en est, du retard des européens sur les capacités des américains à mettre en oeuvre des univers de fiction sur Internet.
Un commentaire de Michel Gensollen, chercheur à l'Ecole supérieure des télécoms, vient souligner  l'importance de la création de ces mondes parallèles sur le Net.
Que des sociétés bien réelles viennent occuper l'espace virtuel investi de Second Life par les milliers (579 000) de  "résidents" n'est pas étonnant.  La publicité, le marketting occupent largement l'univers imaginaire. On le sait depuis au moins Benjamin !
Aussi, dès qu'Internet est capable de donner corps (virtuel, symbolique) à cet univers par le réseau, les sociétés disposent d'un nouveau pouvoir sur les mentalités.
Ce qui est plus nouveau, c'est la marchandisation de  ces échanges virtuelles, avec la création d'une monnaie, le Linden Dollar permettant les transactions dans cet espace. Mais comme la gestion des parts d'imaginaire de Second Life n'est pas sans effet sur l'économie réelle, ceci s'exprime par un taux de change (bien réel..) entre dollar et Linden Dollar. Le fétichisme de la marchandise est ici poussé à son extrême. On peut prévoir qu'à terme, l'économie imaginaire devienne centrale, l'économie "réelle", parallèle, tant l'essence du capitalisme est de résider, comme l'indique Gensollen, de plus en plus dans la part informationnelle, immatérielle  et/ou de matière grise, de la valeur des biens.
Par transitivité, il serait interessant de savoir combien valent en Euro les Linden Dollar, tant l'économie européenne est faible dans ces investissements imaginaires sur Internet...
Gensollen a raison de souligner cette "convergence entre réel et virtuel , leur porosité croissante, au point que certains présdisent déjà l'effacement de cette frontière".
Il n'y a de fait aucune raison, au contraire, pour que l'économie, au même titre que les relations sentimentales, sexuelles, les jeux de hasard ou la politique, ne viennent se confronter avec l'élaboration, sur le Net , de mondes possibles, du seul fait que ceux-ci ne sont pas (totalement) contradictoires avec les injonctions du "réel" (disons plutôt de l'"actuel"), mais en contraire en exploitent toutes les conséquences logiques, au sens modal du terme. Un monde où les créations des acteurs exploitent ces modalités contrefactuelles.
Là où cela ne fait que déplacer la question ( ...elle bien réelle!), c'est que Second Life suppose que les résidents fassent valoir leur droit de propriété, leur copyright, sur leur création virtuelles....garantie qu'ainsi ce détour ramènera efficacement aux dollars, eux bien sonnants et trébuchants. Il n'y a pas lieu d'admettre cette logique, où Second Life n'est alors plus qu'un avatar amplifié de la jungle capitaliste dans ce qu'elle a de plus sauvage. Gensollen a raison d'indiquer qu'on est plus dans du jeu : "Ce temps passé de création (...) est clairement du temps de travail crèant de la valeurdans les formes numérisées."
Il faut que la problématique des Mondes possibles soit intégralement déplacée au sein du Net, où d'autres sanctions qu'économiques viennent réguler  les comportements "socialement persistants", par un développement inouie des possibilités, et non une réduction à un jeu de société bloqué (e), et qui n'aurait même pas l'intérêt de la "gratuité".

Il faut ainsi que dans Second Life on puisse aussi expérimenter d'autres formes non  destructrice de production...un altermondialisme militant au sein de Second Life....Beau programme.

29 août 2006 dans Praxis | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)